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Un symbole cynique

Jérome Kerviel est-il « responsable » ?

par Laurent Lévy
6 octobre 2010

Je n’ai pas de sympathie particulière pour Jérôme Kerviel. Qu’un jeune homme se lance dans la vie avec pour principale ambition de gagner vite beaucoup d’argent a quelque chose de navrant, comme est navrant un système qui produit de telles personnalités. Ils croient fabriquer du diamant lorsqu’ils soufflent des bulles de savon. Ils bâtissent des châteaux de sable qu’ils prennent pour des temples majestueux. Dans une économie fondée sur la rapine, ils sont les porte-couteaux. Lorsqu’un obus explose, le soldat qui l’a envoyé, même par excès de zèle, même en visant mal, n’est pas poursuivi pour meurtre. La guerre tue. C’est en cela qu’elle consiste.

Quand les cours de la Bourse s’effondrent, aucune richesse n’est perdue. Les rues de nos villes ne changeraient pas de visage si les cours de l’immobilier s’effondraient : seul le patrimoine des propriétaires fonciers en serait affecté. Les détenteurs du capital se dépouillent les uns les autres. Mais les perdants se retournent contre ceux qui n’ont rien : il faut bien qu’en définitive, les pauvres payent pour préserver la fortune des riches. Ils payent en permanence leurs revenus, il faut qu’en outre ils remboursent leur patrimoine dévalorisé. Ainsi va le monde dominé par le capital.

On dit que les traders seront progressivement remplacés par des ordinateurs. C’est logique : ils ne sont que des instruments. Dressés comme des chiens de combat, drogués à l’argent facile, leurs maîtres jouent de leur addiction. Ils sont récompensés par les miettes des monceaux de milliards qu’ils leurs rapportent, et ces miettes constituent des revenus considérables. Leur aliénation, c’est l’appât du gain.

Aucun trader n’est responsable de la crise boursière. Le responsable, c’est la bourse elle-même. La fuite en avant dans la spéculation est dans la nature de la finance. C’est en cela qu’elle consiste, comme la guerre à semer la mort. Il n’y a pas eu de défaut de fonctionnement du système : il a suivi sa logique propre - propreté au demeurant discutable.

Kerviel, produit obscène d’un monde obscène, n’a rien volé. Certes, le goût du fric, qui constituait le coeur des qualités professionnelles qui justifiait pour ses employeurs ses salaires mirobolants, l’a conduit à aller au-delà des consignes qui lui avaient été données. Il n’était pas le seul : c’est le propre d’un bon trader. Plus il spécule, plus il rapporte à l’organisme pour lequel il travaille de cette monnaie de singe dont il se repaît, en attendant la crise suivante. Le vrai reproche qui peut lui être fait, c’est d’avoir perdu. Quand cela arrivera à un ordinateur, ou pourra le débrancher : on n’aura pas idée de le poursuivre en justice, comme au Moyen-âge on le faisait parfois des chiens. On n’aura pas plus idée de poursuivre son programmeur.

Cinq années d’emprisonnement, dont trois fermes. Dans la délinquance en col blanc, c’est un record que de bien moins honnêtes n’ont pas réussi à atteindre. Près de cinq milliards de dommages et intérêts : une somme abstraite qui ne sera jamais payée ; même en payant toute sa vie la totalité de la quotité saisissable des revenus qu’il pourrait se constituer, il ne « remboursera » pas 2% de cette somme invraisemblable. La condamnation demeurera symbolique : le symbole du cynisme de la finance, qui peut accuser son propre instrument d’avoir, en faisant son métier, provoqué une crise qui ne pouvait pas ne pas survenir.