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Une femme voilée a-t-elle le droit d’être féministe ?

Echange autour du texte de Java : "La marche de toutes les femmes ?"

par Java, Olivier Zuretti
21 mars 2004

En réaction au texte de Java sur la Marche des femmes de mars 2004, un lecteur du site lui a écrit la lettre qui suit, en souhaitant la voir publiée. Cette lettre est suivie d’une réponse rédigée par Java se trouve en fin de texte.

Le courrier

Salut,

Je ne suis pas abonné à la liste LMSI et ne souhaite pas m’inscrire, cependant je souhaiterais la publication de ce courrier sur le site, en réponse, en complément d’information aux courriers de Java et Djamila, suite à la manif du 6 mars.

Je m’appelle Olivier Zuretti, j’ai signé à titre individuel la pétition de LMSI " Non aux lois d’exception ". Je suis instituteur dans le 19e arrt, je suis militant syndical, membre du bureau de SUD-éducation-Paris, je suis parent d’élève, membre du bureau FCPE du Collège où sont scolarisés mes 2 enfants, à Fontenay-sous-bois (Val de Marne).

Les présentations étant faites, je souhaiterais donner mon point de vue sur cette question du " voile ". Je me souviens, en 94-95, j’habitais à St Denis, un jour que je passais sur la place de la gare, pour prendre mon train, je suis passé devant 4 adolescentes qui discutaient, 2 jeunes françaises (puisqu’elles vivaient ici) de famille originaire d’Afrique du Nord, grandies trop vite comme certaines adolescentes, voilées, et 2 jeunes antillaises plus menues, maquillées, en jeans moulants. Toutes les 4 étaient dans un vrai échange, et au moment où je passais à côté d’elles, l’une des petites antillaises disait sur un ton très étonné : " Mais vous mettez jamais une petite jupe, vous sortez jamais en boîte ? ", et les 2 grandes ados voilées ne sont pas parties en hurlant au diable, elles ont un peu rougi, mais elles sont restées discuter, et je n’ai pas entendu la suite parce que j’ai continué ma route, mais je me suis dit qu’avec des jeunes filles de leur âge elles pouvaient avoir envie de discuter, et que c’est pour cela qu’il ne fallait pas les exclure de l’école publique, sous aucun prétexte. Pas parce que leurs professeurs allaient les éclairer, pas parce que la laïcité, la culture, etc, de la glorieuse école républicaine jules-ferryste, étaient magnifiques. Juste refuser de renvoyer quiconque dans son petit milieu familial obtus, juste préférer une école où tous se rencontrent, se côtoient, apprennent à se connaître à toute école confessionnelle. Ma position sur ce sujet s’est formée ce jour-là. Je n’ai pas bougé. C’est pourquoi je me suis positionné contre toute loi, c’est pourquoi j’ai signé la pétition.

Maintenant, à part la question de la loi, parlons du reste. J’ai souscrit à la motion votée au Congrès des Syndicats SUD-éducation de Lorient en novembre 2003 qui définissait cette question du voile comme un " chiffon rouge " qu’on nous agite sous le nez, et qui nous occupe afin de ne pas nous confronter aux vraies questions d’exclusion, à l’école et en dehors.

Depuis quelques mois, les appels et les manifs se succèdent. Il faut être très attentifs : il y a des manifs contre la loi et contre le voile, contre la loi et pour le voile, pour la loi et contre le voile (Pour la loi et pour le voile, je ne crois pas). Et chacun consacre beaucoup d’énergie et d’arguments à se positionner dans toute cette confusion. A qui profite la confusion ? De quels sujets ne discute-t-on pas pendant ce temps ?

Samedi 6 mars était organisée une manif pour les droits des femmes.

Pourquoi à cette date, à l’initiative de qui ? Il s’agissait clairement d’une manif pré-électorale organisée par des associations et des collectifs noyautés par le PS. La Mairie du 11e avait déployé sa banderole, tous les candidats de gôche et de gôche-de-la-gôche étaient venus faire campagne. Prenant depuis longtemps la domination masculine et la défense des droits des femmes (pour le synthétiser en quelques mots) très au sérieux, je suis venu à cette manif scandalisé par cette récupération politicienne éhontée et prêt à me joindre à toute action directe menée par des individus en colère comme moi pour faire entendre aux charlatans et aux bonimenteurs professionnels que leur présence n’était pas souhaitable à une manif au thème concret. Mais rien ne se passait. La présence provocante du PS, du PC, des Verts, de la LCR et de LO semblait acceptée par tous. Bon ! Même la CNT, qui a rejoint le cortège à Voltaire semble avoir désormais décidé (au plus haut niveau de sa hiérarchie, comme d’hab’) d’ignorer le PS. Dont les caciques avaient toute liberté de mener leurs petites magouilles, entre la vieille garde qui s’affichait avec les réseaux féministes à l’ancienne et les laïcards, et les jeunes loups aux dents longues qui noyautent Ni putes ni soumises à travers leur vieille création SOS Racisme. Sponsorisés par Skyrock. Bon !
La provocation des politiciens semblait ne choquer que moi.

Et puis j’ai vu arriver des jeunes femmes voilées. Dans une manif pour les droits des femmes ! Et j’ai vu que cette provocation était organisée.

Qu’un certain nombre de personnes se rassemblaient sur le côté de la manif. Pour la regarder défiler, et se montrer. Et provoquer les féministes et les laïcards. Qui ne pouvaient pas laisser passer cela, et tout le monde en était bien conscient. Alors je me suis demandé, à quoi pouvait servir cette provoc ? Et j’ai pu constater que cette confusion entretenue autour du foulard menait des collègues et camarades à moi, opposés aux lois d’exclusion comme moi, laïques et libres-penseurs comme moi, à se retrouver dans un rassemblement avec des jeunes femmes voilées et un SO composé de jeunes hommes affirmant leur croyance religieuse, au nom d’un slogan auquel je souscris " Une école pour tous ", dans une manif dont ce n’était pas le sujet, et que je me retrouvais moi de l’autre côté ! Je m’interroge, et je pense que chacun doit s’interroger. Que les JCR et leurs satellites (L’étincelle, etc) fantasment sur leur capacité avant-gardiste à être juste " un pas, pas deux, en avant des masses " banlieusardes et à les mener vers la révolution, ça me fait rigoler, mais c’est normal. Mais j’ai vu un camarade de mon syndicat, j’ai vu un " compagnon de route " du MIB dans cette galère. Soit ils se trompent, soit je me trompe, soit on se fait tous tromper.

Je peux entendre certains arguments. Par exemple que des jeunes filles se voilent et sont ainsi tranquilles. D’autres deviennent punk, s’enlaidissent, se couvrent de plusieurs couches de vêtements noirs et informes, se rasent le crâne. Tout pour ne pas être des objets de désir sexué. D’accord, ça prouve juste que la phallocratie est une réelle menace, dans les cités comme ailleurs. Et que si je comprends que des individus de genre féminin se défendent comme elles peuvent individuellement, cette pression masculine doit être combattue collectivement (parce que collectivement nous sommes plus forts). Et c’était l’objet de cette manif (hormis l’aspect récup politicienne dont j’ai parlé plus haut). C’est l’objet du combat féministe qui est encore d’actualité. Et le voile (qui peut être vécu comme une protection) n’est pas un signe décidé par les femmes elles-mêmes, il est un symbole religieux. Et les religions sont aliénantes, c’est leur fonction-même. Et que des camarades militants se retrouvent dans ce regroupement qui en vient non plus seulement à combattre une loi d’exclusion mais à prôner la " liberté de vivre sa religion " (paradoxe s’il en est) me trouble. Je pense que ça va trop loin, je pense qu’on se fait avoir.

Alors dans cette manif, j’ai observé, j’ai vu des " intégristes laïcards " très haineux agresser le regroupement, j’en ai vu d’autres plus calmes mais juste choqués comme je l’étais. Je me suis fait agresser moi-même verbalement par des jeunes du SO à barbe naissante, ainsi que par un apprenti commissaire du peuple des JCR qui semblait savoir d’emblée quelles étaient mes opinions rien que par la place que j’avais choisi dans la manif.

Toute cette confusion me paraît être ce qui nous englue le plus sûrement, ce qui paralyse notre action et notre réflexion, sur ce sujet comme sur bien d’autres " chiffons rouges " (la menace fasciste aux élections, par exemple). Dégoûté, j’ai laissé les troupes égarées d’ " Une école pour tous " et j’ai avancé. Et j’ai croisé un militant de la FA qui diffait un tract " Libérez-vous de toutes les religions ". Et la clarté fondamentale de ce slogan m’a paru être la meilleure arme pour lutter contre la confusion dans laquelle on essaie de nous faire tomber. Pas de polémique, juste une position ferme, de base. De principe. J’ai décidé de rester avec lui et de differ son tract. Pour dissiper les malentendus. Peut-être.

Cher Erwann, le " prétendu anarchiste " dont tu parles, qui criait Ni dieu ni maître ni prosélytisme (en fait je criais Ni église ni mosquée ni synagogue), c’était peut-être moi. Qui ai signé il y a quelques mois la même pétition que toi. Puisqu’on se retrouve sur ce site. Qu’est-ce qui s’est passé ces derniers mois ? Est-ce qu’on peut encore se parler ? Pour agir ensemble. Contre l’exclusion. Ou bien ce n’était qu’une alliance de circonstance ? Et aujourd’hui les masques tombent. Et chacun retourne dans ses convictions. A être l’intégriste de l’autre. Puisque tu te demandes où sont les extrémismes. Oui, je suis " extrêmement " attaché à la liberté des individus. Libres de toute pression, familiale, étatique, religieuse, morale, sociale. Pas toi ? J’espère sincèrement que nous n’allons pas être stupides au point de tomber dans les pièges qui nous sont tendus, que nous allons savoir, même si nos opinions ne sont pas exactement les mêmes (tant mieux !), ne pas nous déchirer sur des conneries, et que si nous sommes décidés à nous mobiliser contre toutes les exclusions, nous gardons en commun l’objectif de permettre à toutes les femmes de vivre sans protection, ni voile ni autre, dans une société non-patriarcale où chacun déterminerait librement la place qui lui convient. J’espère aussi que nous saurons être assez intelligents pour arracher tous les voiles qui sont disposés afin de nous cacher les réalités de l’oppression capitaliste sous toutes ses formes, les voiles, les écrans de fumée, les écrans de télé, les galeries des glaces, les miroirs sans tain, les tours de passe-passe.

Le règne de la confusion.
Evitons les invectives, réfléchissons ensemble.

Olivier Zuretti

La réponse

Cher Olivier,

Je répondrais à votre courrier en mon nom, et ne me permettrais pas de parler au nom des jeunes filles voilées, ni en celui du collectif " une école pour tou-te-s ", ni bien sûr en celui de Djamila. Je me permets d’ailleurs de trouver dommage que vous vous adressiez plus à moi qu’à Djamila, ou encore aux filles voilées. De même, je ne répondrais pas au terme de " troupes égarés " desquelles je faisais partie, sans la moindre sensation d’égarement.

Je ne souscris pas à votre énumération des manifs : " des manifs contre la loi et contre le voile, contre la loi et pour le voile, pour la loi et contre le voile ". Vous mélangez là deux thèmes, et je pense que la confusion (et c’est moi l’égaré ?) qui semble vous travailler y trouve sa source. Le premier thème, et nous sommes d’accord : une loi d’exclusion injuste qui nous a poussés tous deux à signer cette pétition. Le deuxième, c’est le port du voile en tant que tel. Et vous semblez voir les deux indéniablement liés. La confusion, le chiffon rouge que vous craignez tant, trouve ainsi écho dans votre esprit. En cela, mon point de vue diverge radicalement du votre : je suis contre la loi d’exclusion parce qu’elle est discriminatoire et raciste ; mais je n’ai pas à me prononcer sur les raisons qu’ont certaines jeunes filles à porter le voile. Je n’entre pas dans ce débat. J’ai des a priori, une certaine idée préconçue et certainement pas de position aussi tranchée que la votre. Je conteste une loi inique, j’en soutiens les victimes, un point c’est tout. J’estime que mon point de vue sur la religion, c’est autre chose.

Vous écrivez " Et puis j’ai vu arriver des jeunes femmes voilées. Dans une manif pour le droit des femmes ! " (Le point d’exclamation est de votre fait). Et ? Sachant que cette loi s’en prend à des femmes, ne peuvent-elles pas réclamer le soutien d’autres femmes ou plus largement des tous les féministes ? Je réfute ouvertement le terme de provocation que vous employez pour dénoncer la présence de filles voilées dans une manif pour le droit des femmes. Vous estimez, par vos convictions ou principes, que ces filles sont soumises, aliénées, etc. Libre à vous de les juger comme vous l’entendez. Mais vous vous appuyez sur vos principes ou idées sur la religion pour contester les revendications de filles victimes d’une loi discriminatoire. Selon vous, les femmes que vous considérez aliénées, soumises, obtuses, et donc pas éclairées, n’ont pas droit de partager les revendication des autres femmes face à cette société sexiste. Pour avoir votre soutien, il faudrait qu’elles chantent Ferré ? Alors seulement elles auraient droit à votre respect ? Il faut qu’elles aient vos idées ? Alors seulement vous les considérerez comme votre égale ? Elles n’auraient aujourd’hui pas droit de demandez aux féministes hommes et femmes de les soutenir contre l’injustice raciste et sexiste qui les frappe ? C’est votre gêne que je dénonçais dans mon texte. Des regards de gêne parce que ces filles ne sont pas considérées comme des femmes à part entière, des regards racistes parce qu’elles sont arabes. Mon compte rendu de manifestation montrait ceci : la loi d’exclusion est à l’image de ce que j’ai vu dans la manifestation, du racisme et du dédain. Et dans beaucoup de regards, parfois l’un, parfois l’autre, souvent les deux.

Vous êtes plongé en pleine confusion, vous m’y associez. Je ne vois aucune confusion, je vois un profond racisme dans cette société en général, dans la manifestation du 6 mars en particulier.

Comme vous, je suis attaché à la liberté des individus, c’est d’ailleurs ce qui me motive à appeler toutes les femmes et tous les hommes épris de justice (comme dit la pompeuse formule) à défendre les cibles les plus faciles d’une société raciste et sexiste. Ma position auprès de ces filles consiste à défendre leur liberté d’étudier, et à les aider, par ma voix, à exposer leurs revendications.

Je ne m’étendrais pas sur le service d’ordre qui était là non pas pour soumettre ces filles, mais pour les protéger des violences énumérées par Djamila. Votre présentation de " la provocation organisée " s’appuie sur votre point de vue sur ces filles et sur les garçons qui les entourent : elles ne sont pas capables de penser par elles-mêmes, et les hommes qui sont là n’ont dans l’idée que de les soumettre. Je relis ce que j’ai entendu à la radio.

Quant à mes opinions sur la religion en tant que telle, pour les évoquer comme je le fais en discutant avec des amis devant un verre ou avec ces filles voilées lorsque je marche à leur côté, je suis athée, et, sur le sujet, j’écoute Les Ogres avec plaisir. J’ai aussi mes arguments, j’écoute ceux des autres. Je ne prétends pas détenir de vérité. Quoi qu’athée, de par mon éducation, je suis un bon chrétien : j’aime mon prochain comme moi-même et le défends contre les injustices qui le frappent.

Je l’avoue, je pars d’un audacieux postulat : une jeune fille voilée peut être considérée comme " mon prochain ".

Erwan Le Corre