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Vous avez dit « race sociale » ?

Lettre ouverte à mes camarades anarchistes.

par Geoffrey
30 novembre 2015

Samedi 7 novembre 2015 à Lyon avait lieu, à la librairie libertaire « La Gryffe », une conférence intitulée « Anarchisme et Islam ». Cet article ne traitera pas du contenu de la conférence mais plutôt du débat qui en a découlé. Au cours de ce dernier une personne que je considère comme une camarade de lutte, musulmane et voilée, en est venu à parler du terme de « race sociale ». Grosse erreur ! S’en est suivie plus d’une demi-heure d’attaques envers cette camarade au cours de laquelle elle fut traitée de « racialiste », accusée d’utiliser des termes d’extrême droite. En sous texte il lui a été reproché de ne pas avoir une analyse de classe du racisme.

J’écris cet article pour enfoncer le clou. Je suis blanc et communiste libertaire comme l’écrasante majorité des personnes qui ont attaqué ma camarade. Dire ceci est central pour ce qui va suivre. Je précise aussi que j’ai l’appui de ma camarade pour écrire ce texte : elle a jugé qu’il était bon de donner mon avis d’anar blanc sur le sujet, elle a relu ce texte et je le publie parce qu’il lui convient.

L’anarchisme et l’extrême gauche en général ont un problème avec le concept de race. Et comment peut-il en être autrement puisque de prime abord ce terme peut résumer à lui seul deux périodes les plus honteuses de l’Histoire de l’Occident : la Colonisation et l’Holocauste où des millions de personnes sont mortes, les premiers Noir.e.s et Arabes, les seconds Juif.ve.s et Tziganes pour la plupart, seulement parce qu’ils étaient considérés racialement comme inférieur à l’Homme blanc et chrétien. C’est-à-dire que cette infériorité, pour les bourreaux de ces génocides résidait dans le code génétique de leurs victimes.

On pourrait donc comprendre pourquoi l’utilisation du terme de race dans une conférence libertaire puisse susciter l’émoi. Ma camarade serait donc une nazie puisque elle utilise ce terme ?

Eh bien pas du tout.

Pour le comprendre, il est fondamental de faire la distinction entre race biologique et race sociale. Ma camarade ne croit pas en l’existence de la race biologique, elle ne croit pas qu’un peuple, qu’une ethnie, qu’une couleur de peau soit supérieure à une autre. Elle croit en l’existence des races sociales. Ce qui signifie qu’au sein d’une société structurellement raciste, les institutions de cette société et la population « racialisent » les individus. En France un.e Noir.e, un.e Arabe, un.e Rrom n’aura pas la même place dans la société qu’une personne de couleur blanche. Face au marché du travail, face au logement, face à la police, face aux différentes institutions un.e blanc.he est avantagé.e face à une personne « racisé.e ».

Il ne s’agit pas là de racialiser la question sociale, mais plutôt l’inverse, de socialiser la question raciale : d’expliquer que le concept de race, s’il n’est pas une réalité biologique est une réalité sociale : un Rrom est considéré par l’Etat français et son racisme systémique comme un Rrom en premier lieu, et non comme un « individu » et encore moins comme un « citoyen ». Ainsi, dire qu’il n’y a pas de différence entre lui est moi est au mieux de la naïveté, au pire de l’hypocrisie républicaine. Je ne suis évidemment pas supérieur à lui, mais ma place dans la société que me confère ma couleur de peau et mon identification comme étant français m’accorde sur tous les points de nombreux avantages. C’est ça la race sociale.

Alors elle est « une ennemie de classe » ?

« Elle préfère un bourgeois racisé à un prolo blanc » ?

Et bien, encore une fois c’est une mauvaise réponse.

Premièrement parce que la lutte des classes, ma camarade ne la théorise pas, elle la vit au quotidien, elle fait partie des franges de la population les plus précaires et n’a donc aucune leçon à recevoir de militants qui sont pour la plupart profs.

Secondement, mes très cher.e.s camarades blanc.he.s devraient se pencher sur ce qu’on appelle « l’intersectionnalité des luttes » qui prend en compte, dans un combat pour l’émancipation, la dimension de classe, de race et de genre. Cette approche révolutionnaire, contrairement à celles qui prédominent dans les milieux anarchistes et communistes, ne croit pas en la hiérachisation des luttes au profit de la lutte des classes.

Autrement dit, toutes les luttes sont imbriquées les unes aux autres : la lutte des classes ne peut se faire et ne doit pas se faire sans lutte contre le racisme, contre le sexisme, contre l’homophobie, la lesbophobie, la transphobie, le validisme… Un patron noir et trans reste donc un patron, mais sa position d’ennemi de classe ne justifie pas par contre les attaques racistes et transphobes qu’il peut subir. Mais il n’est pas un camarade, il est bien considéré comme un ennemi de classe. Cela étant dit, le point de vue intersectionnel amène à souligner le fait que ce patron noir et trans’ est rare – la condition trans comme la condition noire étant synonyme de surexposition à la précarité sociale, et la condition blanche et bio étant au contraire sur-représentée dans la CSP chef d’entreprise…

S’ils s’étaient penchés sur ce concept, ils auraient su de quoi parlait ma camarade, ils auraient su qu’on ne pouvait pas objectivement la taxer de sympathisante d’extrême droite.

Le privilège blanc

Tout ce débat pose la question du privilège blanc. Pendant la conférence, l’un des conférenciers, pour répondre à ma camarade, lui a expliqué que tout le monde dans la salle était anti-raciste, et que pour la plupart ils ou elles avaient participé a des manifestations antiracistes. Je ne doute pas ici de la sincérité des participants ni de leur engagement. Mais le racisme peut être appréhendé sous deux angles différents :

- la discrimination : le tort causé aux personnes qui le subissent, une dimension qui est connue et admise (bien que souvent sous-estimée, et dédramatisée) par l’ensemble des personnes qui se sentent concernées par la lutte antiraciste, elles ont bien intégré que les personnes victimes de racisme étaient donc discriminées.

- l’autre versant, beaucoup moins évident, qui est le bénéfice voulu ou non qu’en tirent les non-victimes : et notamment les personnes identifiées comme blanches, catho-laïques, de souche…

Personne ne dit que les blanc.he.s sont mauvai.se.s, qu’elles ou ils profitent volontairement du racisme structurel. Pour autant, que je le veuille ou non je profite de cet état de fait : je suis favorisé à l’embauche, dans la recherche d’appartement, j’ai moins de chance de me faire refouler de boite de nuit, de me faire suivre par un vigile dans un supermarché, de subir des contrôles policiers abusifs qui finissent souvent mal, je subis moins le mépris des institutions et des aides sociales…

Dans nos sociétés je suis considéré comme la norme, je ne suis pas racialisé, je ne suis que très rarement renvoyé à ma couleur, et n’ai donc que très rarement l’obligation de me définir en tant que tel. Ici, il n’est pas question en tant que blanc, de s’auto flageller, de culpabiliser ou d’avoir honte mais seulement de reconnaitre notre position privilégiée dans la société.

Ce privilège ne veut pas dire non plus que je ne peux pas être précaire, avoir une vie de merde, être pauvre, cela veut juste dire que l’ouvrier-e racisé-e, le ou la précaire racisé-e, le chômeur ou la chômeuse racisé-e, a un désavantage supplémentaire face à son homologue non-racisé-e. Je peux certes subir une violence symbolique tout en étant blanc, mais pas en tant que blanc : des contrôles de police que je peux subir en tant que militant, dans un cadre précis. J’ai déjà connu la violence physique, l’humiliation et le mépris de la police, mais uniquement dans un cadre militant : en dehors de ce cadre je n’ai jamais de problème avec la police.

Je peux également subir de la discrimination dans un rapport de classe avec des personnes de classes supérieures me renvoyant à mon inculture par rapport à leur norme, mais cela demeure sans commune mesure avec ce qu’ils pourraient faire subir à des personnes issues de l’immigration post coloniale et/ou des quartiers populaires. Bref : le racisme étant quelque chose d’institutionnalisé, ma couleur de peau fait tout de même de moi un privilégié.

Mes camarades blancs, qui ont une grille d’analyse n’expliquant les rapports de dominations que par le biais de la classe ont donc une grande difficulté à se définir comme privilégiés du fait de leur couleur de peau, et cela d’autant plus quand ils sont ouvriers. Encore une fois, il ne s’agit pas de dire que nous ne pouvons pas connaitre la galère, mais seulement qu’à compétence et situation économique égale, notre position dans la société sera meilleure ou moins pire que celle d’un racisé.

Si mes camarades ont autant de mal à comprendre ce privilège c’est premièrement du fait de leur carcan idéologique, qui peut les enfermer dans une interprétation simpliste du monde social actuel : la France et le monde ouvrier en général ne sont plus ce que Bakounine et Marx ont connu de leur temps. Si la lutte des classes reste éminemment pertinente pour appréhender une dimension des oppressions systémiques, les torts spécifiques subis par les personnes racisées sont à prendre en compte si l’on veut aboutir à une réelle révolution intersectionnelle.

Mais la difficulté à prendre en compte ce privilège est avant tout entretenue par l’Etat, qui a tout intérêt à maintenir cette hiérarchisation et donc à faire intégrer, à nous personnes blanches, que nous sommes la norme. Mes camarades se braquent quasi-systématiquement et crient au racisme quand on parle de « blancs », en répondant « mais non, pas tous les blancs ! ». Le privilège blanc est à comprendre comme un système de valeur et de normalisation : ici on ne parle pas d’individus responsables de racisme, on parle d’une structuration raciste de la société qui privilégie les blancs.

Ma camarade croit donc aux races sociales, disais-je. Ce n’est en fait pas le terme exact : elle n’y croit pas, elle les vit, sachant que sa situation est encore particulière puisqu’en plus d’être une racisée, elle porte le voile, et subit donc une triple oppression raciste, sexiste et islamophobe. Corollairement, j’ai donc un triple privilège face à elle : je suis un homme blanc et rien chez moi ne laisse supposer une quelconque appartenance religieuse.

J’ai aussi le privilège de pouvoir parler de privilège blanc sans me faire taxer de raciste, sans que l’on me prenne pour un hystérique. Inconsciemment, dans la tête de mes camarades, je suis plus légitime, plus crédible. Et je m’énerve moins, car je ne suis pas touché directement, quotidiennement, à répétition, par ces attaques.

Et pourtant ce n’est pas moi la personne la plus légitime pour parler de ça, ce n’est pas moi qui vit le racisme au quotidien, mais bien ma camarade. Ceci pose un autre souci : nous avons un problème avec le fait de nous taire, d’écouter les premiers concernés sur leur propre vécu, et d’en tirer les enseignements sur nos comportements pouvant reproduire des situations de dominations paternalistes, au sein même d’un milieu qui s’est donné pour but de les combattre. La plupart d’entre nous refusent tout simplement de se remettre en question.

Le prétendu « racisme anti-blanc »

Pendant le débat un intervenant a exprimé que lui aussi dans certaines ZEP pouvait être victime de racisme… Sous-entendu : il pouvait être victime de racisme « anti-blanc », terme cher à l’extrême droite, popularisé par l’organisation « bloc identitaire » et réutilisé par la droite classique comme Jean-François Copé. Alors soyons clair : le racisme anti-blanc n’existe pas. Car c’est quoi le racisme, d’abord ? Le racisme est un système d’oppressions structurelles visant les personnes racisées en s’appuyant sur des lois, sur des représentations sociales et médiatiques, sur des normes culturelles et sur une réécriture de l’Histoire, légitimant par exemple le discours colonisateur des nations impérialistes.

Par conséquent, si je peux connaitre la mésaventure de me faire insulter à cause ma couleur de peau, ou de subir des actes violents, cela reste néanmoins ponctuel, et sans commune mesure avec le racisme structurel que seul un non-blanc peut subir. Je ne peux honnêtement pas comparer un « sale blanc » avec ce que pourra subir une femme noire portant le voile, par exemple. Si je peux être confronté à des préjugés, j’ai la chance et le privilège qu’ils ne soient pas légitimés par des représentations médiatiques et des discours politiques, et qu’ils ne me coûtent pas ma scolarité, mon emploi, mon logement, ma tranquillité quotidienne.

Une femme peut me traiter de « sale mec », ou tenir des propos essentialisants, globalisants et désobligeants sur « les hommes » : pour autant il ne me viendrait jamais à l’esprit de parler d’un « sexisme à l’envers » ou d’une oppression des femmes sur les hommes – et pas davantage des pauvres sur les riches. Eh bien c’est pareil dans la relation entre blancs et non blancs : en tant que libertaire, je ne peux pas mettre sur un pied d’égalité le vécu des dominants et des dominés.

Si la lutte des classes et le combat contre l’Etat et le capitalisme font partie de nos priorités, la reconnaissance par l’ensemble de l’extrême gauche de l’existence d’un privilège blanc, de races sociales et leurs incidences sur les racisé.e.s est indispensable, d’abord pour ne pas reproduire les dominations présentes dans la société, ensuite pour construire une solidarité entre toutes les personnes précaires, qu’elles soient blanches ou non.