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Ya lalla Fatéma

Hommage à une résistante

par Hanane Karimi
8 janvier 2016

Sociologue marocaine, professeure d’université, Auteure, pionnière du féminisme musulman et militante pour la dignité, Fatéma Mernissi est décédée le 30 novembre 2015 des suites d’une longue maladie. Au lendemain de la célébration traditionnelle du quarantième jour de sa mort au Maroc, nous publions cet hommage écrit par Hanane Karimi, membre du collectif des Musulmanes en mouvement.

“Je suis née à Fès, dans le voisinage de l’université of al-Qarawiyyin (fondée en 859 par Fatéma El-Fihriyya) L’université al-Qarawiyyin a dix-sept portes qui demeuraient ouvertes sur le quartier et le marché. Les vendeurs ambulants, les magasiniers et les gens ordinaires pouvaient marchander une partie de la journée et entrer à al-Qarawiyyin afin d’accomplir leur prière et rechercher du savoir à différentes heures de la journée. Les ‘ulémas enseignaient toute le journée et chacun pouvait choisir auprès de qui il souhaitait apprendre. Ma grand-mère avait pour habitude de nous prendre avec elle pour son cours préféré. Lorsqu’elle n’était pas contente de ce qu’elle entendait, elle se déplaçait à la porte suivante. Donc, je suis née dans un monde dans lequel il n’y avait pas de rupture entre la rue et l’élite intellectuelle. Le savoir n’était pas privatisé et ses portes étaient toujours ouvertes à tous.” [1]

Fatéma Mernissi n’est plus.

Lorsque j’ai appris que sa lumière s’est éteinte le 30 novembre 2015, je me suis soudainement sentie orpheline. Fatéma Mernissi est une femme du pays de mes aïeux. Elle est la grand mère que je n’ai jamais eue : celle qui conte et transmet, celle qui me relie à mes racines.... 

Lalla [2] Fatéma, esprit de lumière, digne héritière des combats rêvés des femmes du Maroc, a porté l’espoir de ses mères, a éclairé le chemin de ses soeurs et transmis le flambeau à ses filles.

Lalla Fatéma, savante, diplomate, féministe et spirituelle, porte le meilleur des traditions marocaines tel un caftan qu’elle redessine avec goût et savoir, elle qui était attachée à son pays, fière de son art et de sa culture. Elle a surtout été celle qu’elle rêvait d’être : “une femme ivre du désir de rire” dans un monde “qui cultive le deuil” [3].

“Pour moi essayer de faire s’exprimer la femme illetrée, c’est donner la parole à ce moi-même qui aurait pu être voué au silence ancestral.” [4]. Lalla Fatéma a transmis à toute une génération marquée par l’exil, la migration, la guerre et la colonisation, le témoignage historique et politique d’un royaume vivant et d’un monde mouvant. À travers ses écrits, elle nous offre un précieux héritage qui, avec subtilité et audace, transgresse les règles religieuses appliquées aujourd’hui au Maroc. Elle lègue bien plus à ses héritières qu’à ses héritiers.

Du berceau au tombeau, elle bénéficiera d’un traitement digne de la femme qu’elle était, la même célébration que celle réservée au héritier à la naissance et un cortège funèbre escorté par ses amies alors que la coutume l’interdit aux femmes.

Lalla Fatéma n’est plus.

Elle rejoint la lignée de ces grandes dames que le Maghreb sait enfanter : courageuse, audacieuse et ouvrière d’un monde plus juste. Elle conte telle une Schéhérazade du vingtième siècle au royaume chérifien des histoires au contenu commun, à la plume libératrice, à la rigueur scientifique et à la conscience politique. Son modèle illustre l’art de transcender les conflictualités handicapantes avec la particularité diplomatique marocaine qu’elle incarne avec élégance. 

Elle sublime le risque et l’audace de réaliser nos rêves de femmes [5]. Ses travaux ont mis en lumière le rôle des épouses et des mères de détenus politiques au Maroc, mais aussi des femmes de pouvoir et de savoir dans la civilisation musulmane.

Lalla Fatéma accompagne avec sagesse, savoir et bienveillance des générations de femmes pour lesquelles la vie est une incessante question de frontières. Défiant, sourire aux lèvres, le statu quo, cette résistante de l’intérieur disait :

“Je cisèlerai les mots pour partager le rêve avec les autres et rendre les frontières inutiles.” [6]

Son chant est écriture, son langage est savoir, son arme est rigueur scientifique, son hymne est amour, sa cause : abattre et anéantir les barrières de l’ignorance pour une société plus douce et juste. Laissons-nous bercer par les chants savants de Lalla Fatéma. Chacun de ses mots est un pas vers la liberté. 

Lalla Fatéma fût l’experte des huddud (frontières, limites). À la façon d’une topographe, elle les analysait, expliquait leur raison d’être et les déconstruisait. Elle a dédié une partie de son oeuvre et de sa vie à la science des huddud visibles et invisibles, ces lignes géométriques qui organisent le pouvoir des uns et l’impuissance des autres. 

Lalla Fatéma a ouvert un champ très peu exploré, elle a osé la démonstration que certains hadiths misogynes avaient un caractère apocryphe, et l’exégèse féminine de certains versets du Coran. Ce faisant, elle a délivré des milliers de femmes des limites historiquement construites et religieusement sanctifiées :

“Nous, femmes musulmanes pouvons marcher dans le monde moderne avec fierté, sachant que la quête pour la dignité, la démocratie et les droits humains, pour la pleine participation dans les affaires politiques et sociales de notre pays, ne proviennent pas de valeurs occidentales importées, mais font véritablement partie de la tradition musulmane.”

Lalla Fatéma est l’incarnation du pouvoir des femmes arabes, loin de celles qui ont cherché leur émancipation dans le mimétisme occidental, elle a trouvé les armes pour défendre les droits des femmes dans ses racines et sa culture, auxquelles elle était fidèle.

Elle avait appris jeune qu’elle avait des ailes et que la seule condition pour voler était de regarder haut, très haut ! Elle nous a offert le fruit de ses travaux à travers une vingtaine d’ouvrages. 

Lalla Fatéma était une intellectuelle créatrice, une âme aimante mais surtout une femme à l’image du peuple marocain, digne. De son harem à Fès à l’université Mohammed V où elle enseignait à Rabat, elle aimait se rendre dans les quartiers populaires pour être auprès de l’espoir de son pays. Et elle disait :

“Je suis Fatéma Mernissi, j’appartiens à la société arabe et à travers cette société j’appartiens à un monde plus vaste, cette terre n’est pas la propriété du seul Occident, parce que j’appartiens à une civilisation qui a contribué à l’essor de la civilisation humaine, je suis fatiguée de ce débat entre Orient et Occident, le problème n’est pas que l’on soit avec ou contre l’occident mais la vraie question est : comment pourrait on avoir une place dans le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. ”

Et c’est là le sens qu’elle donnait à la dignité :

“Avoir un rêve, un rêve fort qui vous donne une vision, un monde où vous avez une place.” [7]

Allah y rahmék [8] ya lalla Fatéma ! 

P.-S.

Bibliographie francophone de Fatéma Mernissi :

Sexe idéologie Islam, Tierce, USA, 1973- Paris, 1983.

Le Maroc raconté par les femmes, SMER, Rabat ,1983.

Le Harem politique, Albin Michel, Paris, 1987.

Sultanes oubliées, Albin Michel, Paris, 1990.

Le Monde n’est pas un harem : paroles de femmes au Maroc, Albin Michel, 1991.

Rêves de femmes : une enfance au harem , Albin Michel, Paris,1994.

La peur modernité, Islam et démocratie, Albin Michel, 1996.

Etes-vous vacciné contre le harem ?, Le Fennec, 1997.

Les Aït débrouille, Le Fennec, 1997.

Le Harem et l’Occident, Albin Michel, 2001, publié au Maroc sous le titre : Le Harem européen, Le Fennec, 2003.

Les Sindbads marocains, Voyage dans le Maroc civique, Éditions Marsam, Rabat, 2004.

L’amour dans les pays musulmans, Albin Michel, 2009.

Bibliographie anglophone :

The Forgotten Queens of Islam, Minnesota, Polity Press, 1993.

Islam and Democracy : Fear of the Modern World, trans. Mary Jo Lakeland, 2nd ed.,Perseus Books Group and Basic Books, New York, 2002.

Women’s Rebellion and Islamic Memory, Zed Books, London and New Jersey, 1996.

Beyond the Veil : Male-Female Dynamics in a Modern Muslim Society, Cambridge, Schenkman Publishing Co., 1975.

The Veil and the Male Elite : a Feminist Interpretation of Women’s Rights in Islam, trans. Mary JoLakeland , Cambridge, Perseus Books Publishing, 1991.

Notes

[1] Interview donné à Al Jazeera, traduction Hanane Karimi.

[2] Marque de distinction et de respect ajouté au prénom de femmes importantes en Afrique du Nord du fait de leur âge ou leur rang.

[3] Rêves de femmes, Une enfance au harem

[4] Le Maroc raconté par des femmes

[5] The forgotten Queen of Islam

[6] Rêves de femmes : une enfance au harem

[7] Rêves de femmes

[8] Qu’Allah te fasse miséricorde