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Bilan d’un féminisme d’Etat

De Ni putes ni soumises aux lois anti-voile

par Sylvie Tissot
1er février 2008

Après la période du backlash antiféministe, la cause des femmes, désormais revendiquée de l’extrême gauche jusqu’au palais de l’Elysée, est enfin devenue légitime dans la France des années 2000. Non sans ambiguïtés. L’hypocrisie des grandes déclarations, en particulier masculines, en faveur des femmes et l’instrumentalisation de la question féministe ont déjà été critiquées [1]. Sylvie Tissot propose, dans cet article publié dans la revue Plein Droit, de faire le bilan de ce féminisme d’Etat.

À la différence de questions apparues peu avant dans l’espace public, comme le harcèlement sexuel ou la prostitution, la grande visibilité acquise par la violence faite aux femmes à partir des années 2002-2003 a comme particularité une forte intrication avec les questions raciales. Le débat s’est en effet focalisé, après la médiatisation de plusieurs faits divers en banlieues puis à l’occasion de l’affaire du voile, sur certaines populations et certains territoires : « arabes », « jeunes », « banlieues », et autres « mondes musulmans »... Le recadrage a été aussi abrupt que les catégories utilisées étaient floues, avec comme résultat l’idée, désormais consensuelle, que les femmes du monde musulman, plus que les autres, sont opprimées et aliénées, et que leurs congénères masculins, plus qu’ailleurs, sont violents et sexistes. Les cibles de toute action en faveur des femmes ont ainsi été clairement et étroitement circonscrites.

Ce discours « féministe » envahit les médias au moment du lancement, par le gouvernement Raffarin, de la polémique sur le voile à l’automne 2003 puis du vote, par les députés de droite et socialistes, de la loi du 15 mars 2004 prohibant les signes religieux à l’école [2]. Ce féminisme « d’en haut » n’a pu passer, au moins un temps, comme l’émanation des intéressées elles-mêmes qu’avec la caution d’organisations comme Ni Putes Ni Soumises, dont l’ancrage dans la sphère étatique plutôt que dans la société civile est apparu au grand jour après la nomination de Fadela Amara comme secrétaire d’Etat à la Ville. Sans surprise, ce féminisme d’Etat a peu contribué à réduire les inégalités entre hommes et femmes. Au contraire. Il a eu comme premier effet de rendre invisibles la domination masculine et l’oppression de genre qui sévissent « ailleurs », c’est-à-dire dans le « monde occidental » ou chez les « Blancs ».

Ainsi, dans le programme présidentiel de Nicolas Sarkozy qui, lors de sa campagne en 2007, dénonçaient « ceux qui veulent soumettre leur femme, ceux qui veulent pratiquer la polygamie, l’excision ou le mariage forcé, ceux qui veulent imposer à leurs sœurs la loi des grands frères, ceux qui ne veulent pas que leur femme s’habille comme elle le souhaite », la question de l’égalité entre hommes et femmes était totalement absente. Plus clairement encore, l’essayiste Elisabeth Badinter retraçait les frontières entre le monde libéré et le monde aliéné en affirmant que le combat féministe « s’adresse aux jeunes femmes de la première génération de nouveaux arrivants, ou encore aux jeunes filles d’origine maghrébine », et que, « franchement, depuis longtemps, dans la société française de souche, que ce soit le judaïsme, ou le catholicisme, on ne peut pas dire qu’il y ait une oppression des femmes » [3].

Mais il n’y a pas seulement occultation. La manière dont a été posée la question féministe a produit des effets considérables, d’abord en fournissant le langage d’un nouveau racisme.

La figure du garçon arabe

La question des femmes a joué un rôle crucial dans la construction et la diffusion d’une nouvelle catégorie racialisée. Comme l’a bien montré Nacira Guénif, s’est en effet développée, au moment du lancement de NiPutes-NiSoumises puis de l’affaire du voile, une nouvelle figure dans les débats publics, celle du « garçon arabe », jeune homme forcément violent et potentiellement violeur [4]. Le regard ainsi posé sur un ensemble d’individus peut être qualifié de raciste : non que l’anti-racisme interdirait de dénoncer les comportements de certains hommes issus de l’immigration [5]. Il y a racisme parce que les comportements de ces hommes, et uniquement de ceux-là, étaient pointés du doigt, passant sous silence le sexisme structurel de la société française, qui sévit bien au-delà des banlieues, et dont de nombreuses enquêtes ont établi l’ampleur. En outre, la dénonciation du sexisme en banlieue serait légitime et bienvenue, à condition qu’elle ne se limite pas à des faits divers, aussi horribles soient-ils (comme la mort de Sohane, brûlée vive à Vitry en 2002), mais qu’on l’étaye sur des analyses qui expliquent le sexisme par des mécanismes sociaux, et non pas par une culture posée comme fondamentalement sexiste [6].

Plus encore, il y a bien racisme à dénoncer le sexisme des « garçons arabes » quand cette dénonciation repose sur l’essentialisation d’un groupe, dont les membres se trouvent ramenés à une identité monolithique, identité elle-même réduite à une caractéristique fondamentale, qui l’emporte sur les autres : le sexisme. On voit bien comment le féminisme d’Etat est venu enfermer une catégorie entière d’individus dans un destin dont personne, de par sa naissance, ne peut échapper - sauf quelques méritants, par définition exceptionnels. Certes, le combat contre le sexisme en banlieue est prétendument mené contre une culture, fruit d’une histoire, mais c’est une culture qui se trouve de fait racialisée.

Le féminisme est ainsi devenu une des « métaphores du racisme » : il alimente des représentations et des pratiques racistes, mais sur un mode euphémisé et par conséquent « respectable » [7]. Il est devenu légitime en effet, paré de la caution féministe, de stigmatiser « l’islam », désigné comme religion sexiste, de renvoyer les femmes musulmanes, a fortiori voilées, à leur aliénation. Ce discours n’a pas seulement libéré la parole raciste, mais il a aussi été mobilisé concrètement, à l’occasion de lois restreignant les droits humains, c’est-à-dire aussi bien des hommes que des femmes.

La régression des droits s’accompagne toujours d’un discours légitimant, soit que d’autres valeurs soient opposées à ces droits (gestion des flux, sécurité, économie nationale), soit qu’elle soit justifiée au nom de la défense d’autres droits (protection des migrants face aux passeurs, ou encore droit des femmes). La cause des femmes est brandie depuis plusieurs années, notamment à propos de la polygamie, pour restreindre le droit des étrangers. Mais l’imposition nouvelle de ce consensus – la nécessité de protéger des femmes d’origine étrangère face à leur conjoint sexiste – a des effets redoutables : elle fait passer au second rang les droits des hommes mais aussi des femmes en tant que migrants. En témoigne la présence de cette thématique dans la législation récente [8].

Etrange féminisme

On a bien affaire à un féminisme qui fonctionne à l’envers puisqu’il conduit à pénaliser les femmes : c’est le cas de la législation sur les étrangers, mais c’est le cas aussi du droit à l’éducation. La loi de 2004 sur les signes religieux, votée au nom du féminisme au moins autant que de la laïcité, a en effet abouti à l’exclusion de plusieurs centaines de filles après la rentrée 2004, confrontées à un grand isolement social pour certaines, et pour toutes à des handicaps professionnels inéluctables. Mais le bilan de la loi est plus large, et ses dégâts doivent aussi s’apprécier aux regards des frustrations, humiliations, et ravages psychologiques créés par des discours qui ont désigné un groupe de femmes comme des dangers publics et comme l’incarnation de l’obscurantisme [9].

Etrange féminisme donc, qui, non seulement ne fait rien pour les femmes, risque de disqualifier le féminisme aux yeux des hommes ainsi stigmatisés, mais cadre, de façon extrêmement paternaliste, les mobilisations des femmes, en triant entre celles qui se soumettent au discours officiel et les autres. Car les énormes subventions octroyées à Ni Putes-Ni Soumises, qui n’ont débouché sur quasiment aucune mesure concrète dans les « quartiers » [10], ont en revanche rogné d’autant celles auxquelles pouvaient prétendre d’autres associations de femmes, moins visibles médiatiquement et/ou moins dociles mais bien plus actives sur le terrain.

En outre, ces associations de quartiers sont invitées de façon de plus en plus pressante à se conformer à la définition institutionnelle du féminisme, c’est-à-dire à reprendre les thématiques de la violence des hommes, de la soumission des femmes, de la création « du lien social » qui empêche les « replis communautaires ». Or cette rhétorique « républicaine » fait l’impasse sur les nombreuses autres préoccupations de ces femmes, et surtout sur la manière dont les rapports aux hommes sont vécus concrètement, c’est-à-dire à travers la question de leur absence, dont elles subissent au premier chef les conséquences. Comme l’expliquent Sylvia Faure et Daniel Thin, ces femmes « évoquent une autre violence que celle des hommes sur les femmes : la violence qu’elles subissent à travers la violence sociale faite aux hommes quand ils sont touchés par la précarité professionnelle, par la relégation sociale et scolaire. [...] Elles affichent également leur distance vis-à-vis du discours sur les violences faites aux femmes et sur la domination masculine, discours qui leur semble stigmatiser les hommes des quartiers populaires en les assimilant à des violeurs potentiels et qui leur renvoie l’image de femmes immigrées soumises et ?porteuses de voile ?  » [11].

Le lancement du féminisme d’Etat a eu pour troisième effet de mettre au jour des divisions profondes au sein de la gauche, sources de rejets et de conflits extrêmement violents mais aussi d’un affaiblissement certain de la lutte antiraciste. Cette situation résulte d’interrogations nouvelles : jusqu’où respecte-t-on les choix individuels (et/ou considère-t-on qu’il s’agit de choix) ; faut-il (et comment ?) intégrer dans la lutte la manière dont les individus, et plus particulièrement les femmes, conçoivent, de façon éventuellement diverse, leur émancipation ? Dans quelle mesure peut-on émanciper les individus « pour leur bien », si besoin est contre leur gré, et par le biais de l’interdit et de la loi ?

A ces questions des militants ont répondu en mettant en avant les possibilités d’évolution et d’apprentissage des individus, mais aussi les multiples significations que peut revêtir un comportement (comme, par exemple, le port du voile). A ces derniers se sont opposés ceux pour qui la priorité était de lutter contre les pratiques et croyances conservatrices associées à la religion, ce qui justifierait, selon eux, le recours à l’exclusion et à l’interdit. Cette question a traversé, à des degrés divers, toutes les familles politiques, communistes, trotskistes, écologiques, et même anarchistes et libertaires. Elle a rendu visibles des attitudes que l’on n’aurait pas imaginées possibles dans ces milieux : une stigmatisation de l’islam, réduit à un phénomène homogène et univoque (l’aliénation), une méfiance fondamentale vis-à-vis des jeunes de banlieues (soupçonnés de ne pas exprimer « correctement » leur oppression), et un ralliement à une logique préventive, aveugle aux situations concrètes vécues par les individus. Cette défiance s’est accompagnée d’une très grande passivité face à la manière dont est justifié et dont fonctionne le racisme aujourd’hui : sur la base d’une rhétorique du « clash des civilisations », dans laquelle la question des femmes joue désormais un rôle clé.

De telles réactions ont alimenté des oppositions désormais structurantes autour de la définition du racisme et de l’anti-racisme, et notamment des questions suivantes : reconnaissance de l’impact du passé colonial dans la société actuelle et dans la classe politique, gauche comprise ; importance de la mobilisation des intéressés dans les luttes anti-racistes, sur la base de principes et de catégories forgés par eux-mêmes ; nécessité de désigner les catégories victimes de discrimination (plutôt que de penser que la nomination crée la discrimination) et de dire la spécificité de cette forme de domination. Certes, des oppositions autour de ces questions étaient présentes au sein du mouvement anti-raciste dès l’après-seconde Guerre Mondiale [12], mais elles ont conduit à des affrontements, et donc à une crise du mouvement anti-raciste, redoublés depuis l’affaire du voile, puis le lancement de l’appel des Indigènes de la République en 2005.

Les divisions ont été profondes au sein de la gauche, et notamment de la gauche anti-libérale, naguère cimentée par l’altermondialisme, et, en matière de racisme, par des enjeux quasi-consensuels comme les luttes des papiers ou le combat anti-sécuritaire. Elles ne l’ont pas moins été au sein du mouvement féministe. De vieilles organisations comme le Planning familial ou le CNDF (Collectif national pour le droit des femmes) se sont déchirées sur la question du voile ; de plus récentes, comme Femmes publiques ou les Panthères roses, ont pris clairement position contre la loi. Les débats ont été d’autant plus virulents que la définition même du féminisme et la critique des mouvements féministes dits historiques étaient en jeu. La non prise en compte de la situation particulière des femmes issues de l’immigration post-coloniale et l’ethnocentrisme d’un féminisme avant tout « blanc » mais aux prétentions universelles ont été vigoureusement dénoncés et ont suscité l’émergence de nouveaux groupes comme le Collectif des Féministes pour l’égalité ou le Collectif des Féministes Indigènes.

Malgré l’ostracisme dont ils sont victimes, l’existence de ces groupes constitue un réel espoir, au milieu de ce bilan désastreux. Ils témoignent de la colère que suscitent l’instrumentalisation et le dévoiement du féminisme chez des femmes au nom desquelles des droits sont remis en cause. Et qui disent justement : « pas en notre nom » [13].

P.-S.

Initialement paru dans la revue Plein droit du GISTI, Groupe d’information et de soutien aux travailleurs immigrés dans le numéro consacré à Etrangers/étrangères (décembre 2007), ce texte est repris dans le recueil de Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, Les mots sont importants, paru aux éditions Libertalia en avril 2010.

Notes

[1] Parmi de nombreux textes, lire notamment Elsa Dorlin, « « Pas en notre nom ! ». Contre la récupération raciste du féminisme par la droite française » », publié sur le site de L’autre campagne, ou encore Houria Bouteldja, « De la cérémonie du dévoilement à Alger (1958) à Ni Putes Ni Soumises : l’instrumentalisation coloniale et néo-coloniale de la cause des femmes », publié sur le site Les mots sont importants.

[2] Sur le lancement politique et médiatique de l’affaire du voile, et le rôle de diversion qu’elle a joué après la mobilisation contre le gouvernement Raffarin au printemps 2003, Pierre Tevanian, Le voile médiatique, Paris : Raison d’Agir, 2005. On peut dater, à un niveau international, les débuts de l’instrumentalisation raciste de la cause des femmes à la guerre en Afghanistan, cf Christine Delphy, « Une guerre pour les femmes afghanes ? », Nouvelles questions féministes, vol 21, n° 1, 2002.

[3] Respectivement Discours de Poitiers, 26 janvier 2007 et L’Arche, novembre-décembre 2003.

[4] Nacira Guenif-Souilamas et Eric Macé, Les féministes et le garçon arabe, La Tour d’Aigues : L’Aube, 2006.

[5] Sur le sujet, voir l’article de Christine Delphy, "Antisexisme ou antiracisme ? Un faux dilemme", dans le numéro de Nouvelles questions féministes. Cf les deux numéros de la revue consacrés à l’articulation sexisme/racisme, n°1 et n°3 2006

[6] Pour une description sociologique des relations garçons/filles dans le monde des cités, voir par exemple, Isabelle Clair, Amours de jeunesse en banlieue, Paris : Armand Colin, à paraître en 2008.

[7] Sur les différentes métaphores (féministe, laïque, mémorielle et libertaire) qui fondent le racisme contemporain, voir Pierre Tevanian, La République du mépris. Les métamorphoses du racisme dans la France des années Sarkozy, Paris : La Découverte, 2007. Cf aussi Saïd Bouamama, L’affaire du voile, ou la production d’un racisme respectable, Roubaix : Éditions du Geais Bleu, 2004.

[8] Voir Danièle Lochak, « Polygamie : ne pas se tromper de combat ! », Plein droit, n° 36-37, 1998 et sur la législation récente, outre ce numéro, Lucie Brocard et Haoua Lamine, « Quant les politiques « protègent » les femmes », Plein droit, n° 69, juillet 2006.

[9] Pour un bilan de la loi du 15 mars 2004, Collectif Une école pour tous-tes, « Elément d’un futur livre noir », sur le site Les mots sont importants, et Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian (coord.), Les femmes voilées prennent la parole, Paris : La Fabrique, à paraître 2008.

[10] Sur la gestion douteuse de ces subventions par les dirigeants de Ni Putes Ni Soumises, lire Stéphanie Marteau, et Pascale Tournier, Black, blanc, beur : la guerre civile aura-t-elle vraiment lieu ? Paris : Albin Michel, 2006, et des mêmes auteures sur le site de la revue Mouvements, « Ni Putes Ni Soumises : un appareil idéologique d’Etat ».

[11] Sylvie Faure et Daniel Thin, « Femmes de quartiers populaires, associations et politiques publiques », Politix, n° 78, 2007, pp 87-106.

[12] Sur l’histoire de ces clivages, voir Alana Lentin, Racism and anti-racism in Europe, London : Pluto Press, 2004.

[13] Voir le manifeste « Pas en notre nom », lancé le 8 mars 2005 par le réseau féministe NextGenderation à l’occasion de la journée internationale des femmes (texte disponible sur le site NextGenderation.)