Accueil > Des mots importants > Continuité > Continuité virale

Continuité virale

Réflexion sur le maître-mot du nouvel obscurantisme macronien

par Pierre Tevanian
21 mars 2020

Un mot revient sans cesse dans la bouche de nos responsables politiques depuis l’accélération de la crise sanitaire du coronavirus. Ce mot, qu’on connaissait déjà un peu, révèle chaque jour voire chaque heure un peu plus son potentiel pathogène, voire criminogène. Et il dévoile, dans sa hideuse nudité, l’Inconscient social, politique, anthropologique, de ces « responsables », qui s’avèrent l’être de moins en moins. Il s’agit du mot continuité.

« On a besoin de tout le monde sur le pont. » Muriel Pénicaud, 18 mars 2020

Dans sa communication de crise, le président semble avoir délégué le sale boulot à ses ministres. Le fameux « en même temps » macronien atteint en effet, ces derniers jours, des dimensions proprement hallucinantes.

D’un côté : des allocutions présidentielles dignes, solennelles, hyperboliques, évoquant une « crise sanitaire sans précédent depuis un siècle », un « état de guerre », et répétant que « la santé n’a pas de prix », qu’elle doit être assurée à tous et qu’elle doit être gratuite, que « l’État paiera », « quoi qu’il en coûte », et autres pétitions de principe rassurantes, mais coupées de tout commencement d’annonce précise en termes concrets – quid des sous-effectifs en hôpital, quid de la pénurie de masques, quid de l’absence de tests, quid des fonds débloqués pour gérer la crise ? Quid de la sécurité des personnels soignants ou des auxiliaires de vie ?

De l’autre côté, « en même temps » comme il se doit : des ministres (Blanquer, Castaner, Lemaire, Agnès Pannier-Runacher, Pénicaud) qui n’ont de cesse d’envoyer les salariés sur leurs lieux de travail, dans les transports en commun, que ce soit par la carotte (des transports gratuits, des primes de mille euros) ou par le bâton (des consignes criminelles données aux rectorats par Blanquer Folamour, et parfois relayées en toute inconscience auprès des enseignants et des parents d’élèves ; des menaces de non-indemnisation ; des remontrances publiques adressées à la fédération des travailleurs du Bâtiment, traitée d’ « incivique » parce qu’elle ne fait qu’acter une situation de danger et prendre au sérieux les appels présidentiels au confinement).

Bref : au moment même où, très tardivement (et il faudra aussi revenir bientôt sur ce « tardivement », et en prendre moralement, politiquement, juridiquement, toute la mesure), le président se déclare prêt à intervenir, et à assumer son rôle, tout est fait par l’équipe qu’il dirige pour saboter la politique de prévention et de continence de l’épidémie. De cela, aussi, il faudra prendre vite la mesure éthiquement, politiquement, juridiquement.

Ce sera l’occasion, il me semble, de revenir sur le maître-mot de cette clique d’incapables, d’irresponsables, de criminels, qui sont incapables, irresponsables et criminels non par bêtise, comme de simples Pieds Nickelés, mais par fanatisme. Ce mot fétiche sur l’autel duquel tout doit être sacrifié, jusqu’à la parole présidentielle de la veille : le mot continuité.

La « continuité du service public » était déjà invoquée de longue date par cette bande malfaisante, et bien avant elle par tous les néolibéraux, pour remettre en cause le droit de grève.

Le « contrôle continu » fut aussi le maître mot du sinistre Blanquer et de sa terrifiante « École de la Confiance » – bienvenue chez Orwell. C’est sur l’autel du contrôle continu, qui porte bien son nom monstrueux, qu’a été saccagé le baccalauréat, c’est-à-dire le principe d’un examen terminal, national et anonyme, garant d’un minimum d’égalité de traitement dans la notation, et d’un minimum de liberté pédagogique, et de temps libre, hors évaluation, pour que se déploient du plaisir, de l’épanouissement, de l’apprentissage, du progrès scolaire, entre septembre et juin, en année de première et de terminale (faut-il le rappeler : le mot école, désignant une institution et un lieu d’apprentissage, vient du grec skolé qui signifie loisir, temps libre).

Voici maintenant la « continuité pédagogique » qui suinte de la sale bouche de M. Blanquer, et la « continuité économique » de Lemaire et Pénicaut.

Ces mots, lorsqu’on les replace dans le contexte des phrases prononcées, et de la situation d’élocution, ne veulent dire qu’une seule chose : tout doit continuer comme avant. Aucune des révolutions intellectuelles, idéologiques, politiques, existentielles, énoncées, appelées de ses voeux par le président lui-même, trémolos dans la voix, ne doit advenir. « L’économie » doit « continuer » de « fonctionner ». Les ouvriers d’être sur leurs chantiers. Les professeurs de se rendre dans leurs établissements, les étudiants de passer leurs concours, les élèves de se déplacer dans leurs lycées ou dans les taxiphones pour imprimer leurs cours, les conseils de classe d’être tenus, sans oublier Parcoursup ! La populace, en bref, doit continuer de se laisser contaminer, de contaminer son entourage, et de propager une épidémie qui va faire, on le sait déjà, des milliers de morts – quelques milliers déjà si on rompt avec nos « fonctionnements » habituels, et beaucoup de milliers si on « continue ».

Derrière cette obsession, proprement et gravement sociopathologique [1], de la « continuité », se manifeste aussi un mélange de mépris, de haine et de peur à l’encontre des classes laborieuses, toujours suspectes de ne pas l’être assez : profophobie chez Blanquer, ouvriérophobie chez Pénicaud, sans oublier la xénophobie et toutes les autres phobies qui risquent de s’inviter dans la ronde si on laisse faire. Une idée simple, en somme : l’idée que nous sommes toutes et tous des feignasses, incapables de se prendre en main, de se botter le cul, si une Marâtre Pénicaud, un Papa fouettard Blanquer ou un Papa gâteau Lemaire ne viennent pas nous y contraindre.

Derrière cette obsession de la continuité se profile aussi l’idée, proprement obscurantiste, selon laquelle l’engeance humaine est fondamentalement mauvaise, qu’elle doit donc à tout prix être « occupée », sans quoi tout part en vrille. L’oisiveté étant la mère de tous les vices, le moindre temps d’arrêt, le moindre temps vacant, le moindre temps libre dans le flux cyclique et continu de la routine, de la production et de la reproduction sociale, serait un interstice, une brèche, une faille qui risque d’ouvrir grande la porte à toutes les fenêtres, toutes les dérives, toutes les destructions. Moyennant quoi, pour conjurer cette apocalypse imaginaire, ce pur fantasme de nantis, on s’accroche éperdument à une « continuité » qui nous conduit, elle, à une apocalypse réelle.

Le courant continu s’oppose au courant alternatif. La continuité, ou la continuation, s’oppose à la rupture. C’est donc une alternative qu’il faut d’urgence imposer. C’est une rupture nette, radicale, rapide, qui doit advenir pour que cessent de nuire, contaminer, tuer, ces apprentis sorciers de la continuité.

Ça ne peut plus, ça ne doit plus continuer.

Notes

[1Par ces mots j’entends tout autre chose que la simple pathologie, dans la mesure où celle-ci, trop souvent invoquée et salie quand on parle de « ces fous qui nous gouvernent », est le lot quotidien de millions de gens qui n’ont rien demandé, rien fait de mal, et sont même connus, c’est établi scientifiquement, pour être beaucoup plus souvent maltraités, mis en danger par la société, que maltraitants, dangereux pour la société. Seule une infime minorité des « fous » est dangereuse pour autrui. C’est de cette infime minorité que je parle ici, d’autant plus dangereuse qu’elle n’est pas prise en charge par l’institution médicale, mais aux commandes du pays.