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Intégration et assimilation

Extrait du livre Dictionnaire des dominations

par Collectif Manouchian
5 juin 2012

Depuis que les relations de domination existent, les dominés se sont insurgés pour les abolir et les dominants se sont évertués à les justifier. Le combat du vocabulaire, des théories explicatives de la réalité, des grilles de lectures des faits sociaux, fait ainsi partie des luttes sociales. La déconstruction des mots, concepts et argumentaires qui accompagnent les dominations est une nécessité pour abolir celles-ci. Le Dictionnaire des dominations que vient de publier le collectif Manouchian se veut une contribution aux combats contre les dominations de sexe, de race et de classe qui caractérisent notre société en s’articulant de manière systémique. Nous en publions ici un extrait, dans lequel deux paradigmes portant un implicite inégalitaire sont critiqués : l’assimilation et l’intégration.

Assimilation : Ce terme est un emprunt aux sciences du vivant qui désigne en physiologie les processus qui consistent à transformer pour un être vivant la matière en leur propre substance. En philosophie, l’assimilation consiste en l’acte de penser qui considère une chose semblable à une autre et qui donc ramène le différent au semblable. Les sens donnés à ce terme en matière sociale par la suite reprennent ces deux tendances : comme processus de synthétisation (c’est l’exemple du melting-pot qui fusionne des peuples anciens en un peuple nouveau) et comme tendance à produire du semblable à partir du différent.

Le terme est fortement lié à d’autres : adaptation, incorporation, intégration, naturalisation, homogénéisation, etc. L’assimilation est le processus de transformation culturelle que subissent les groupes sociaux minoritaires, au contact du groupe majoritaire. Le sens que prend globalement le terme aujourd’hui est l’adoption progressive par les individus d’un groupe minoritaire des traits culturels du groupe majoritaire qui les « accueille » jusqu’à la progressive disparition de tous traits culturels initiaux.

Intégration : Pour Émile Durkheim, l’intégration est une propriété de la société elle-même. Plus les relations internes à la société sont intenses, plus la société en question est intégrée. L’intégration s’oppose ici à l’anomie, qui signifie la désorganisation sociale et la désorientation des conduites individuelles produites par l’absence de règles et de contraintes sociales.

Dans la sociologie dominante de l’immigration, l’intégration s’entend dans un sens opposé à l’usage durkheimien. La notion ne s’applique plus à la société dans son ensemble, mais à l’individu. L’individu est intégré quand il est « englobé » par ses différents groupes d’appartenance.

Dans le discours de justification des discriminations racistes, le mot intégration va de pair avec les mots « étrangers » et « immigrés ». Phrase type : « Les immigrés ne sont pas intégrés ». L’intégration est une forme d’injonction toujours répétée, car jamais tout à fait réalisée, car jamais réalisable, pour celui qui doit s’y contraindre : elle est finalement un horizon inatteignable et donc constructeur d’une limite entre un « eux » et un « nous » – et par là même producteur d’un processus de discrimination. L’intégration est un des vecteurs forts de discrimination systémique, ce qui questionne donc fortement sur la possibilité d’articuler une politique d’intégration et de lutte contre les discriminations.

Certaines définitions marquent des différences entre les termes assimilation et intégration, réservant le premier au champ culturel dans lequel il s’est développé en anthropologie, et le second au champ social dont il est lui-même issu (sociologie). D’autres marquent une différence de degré, l’assimilation étant un processus de disparition totale des traits culturels minoritaires, l’intégration n’étant qu’un processus qui permet, tout en adoptant pour le groupe minoritaire les valeurs et la culture du groupe majoritaire, de conserver certains traits culturels initiaux.

On peut toutefois se demander si le terme « intégration » n’est pas simplement venu remplacer le terme « assimilation », rendu illégitime par l’épisode colonial, sans que soit modifiée pour autant la logique sous-jacente posant les places du groupe minoritaire et du groupe majoritaire. En effet, de manière générale, l’utilisation du concept d’intégration se fait dans une logique postulant que c’est à l’individu minoritaire ou au groupe minoritaire lui-même de « s’intégrer » au groupe majoritaire. Nous sommes donc à l’opposé du concept d’intégration sociale tel que définit par Durkheim. Pour lui, en effet, l’intégration sociale traduit le degré avec lequel la société est intégrée, comme l’est l’organisme par l’intégration qu’il réalise de l’ensemble de ces organes. Cette inversion de la logique de la définition durkheimienne montre bien en quoi le modèle de l’intégration culturelle masque la vision assimilationniste projetée sur l’immigré et plus encore sur ses descendants.

Intégrationnisme : Nous désignons par ce terme les logiques de pensée construites à partir du concept d’intégration appliquées aux individus et aux groupes minoritaires (et non à la totalité sociale comme dans la définition Durkheimienne). L’implicite majeur de ces logiques est de ne pas situer les « problèmes » dans les conditions sociales et les inégalités vécues par ces groupes mais dans un processus inachevé d’adaptation. Dans ses formes les plus caricaturales, la logique intégrationniste conduit à évaluer les « volonté d’intégration » ou les « efforts d’intégration », à imposer un « modèle d’intégration », contresens à tous processus de socialisation émancipatrice.

P.-S.

Ce texte est extrait du fort utile Dictionnaire des dominations, qui vient de paraître aux Editions Syllepse. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation des auteurs : Saïd Bouamama, Jessy Cormont, Yvon Fotia.

Le collectif Manouchian qui anime le site Les Figures de la domination ne se définit pas comme un collectif de chercheurs mais comme un regroupement de militants ayant eu par leurs trajectoires accès à des savoirs et connaissances qu’ils souhaitent mettre au service de la lutte contre les dominations. Il n’y a pas pour les membres de ce collectif de connaissances qui ne soient situées, ni de subjectivité qui pourrait se prétendre au-dessus de la mêlée des affrontements sociaux. Tant que subsiste la domination, il n’existe pas de tierce position qui ne se situe soit du côté des dominants, soit du côté des dominés. Les luttes sociales se menant également dans la sphère des idées, chacun est inévitablement sommé de choisir son camp ; ainsi, le fait de refuser de choisir un camp, ou de se prétendre extérieur aux batailles en cours est en soi un positionnement, un choix.

À lire aussi : Saïd Bouamama, « L’intégration contre l’égalité ».