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« Armer les esprits »

Au nom du 11 septembre (Deuxième partie)

par Thomas Deltombe
11 septembre 2011

Depuis les années 1990, et surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis et les États de l’Union européenne ont multiplié les initiatives censées « répondre aux menaces du terrorisme islamiste » : durcissement des législations, renforcement de la coopération antiterroriste internationale, actions ouvertes ou clandestines violant souvent le droit international. Les effets de sidération produits par des attentats spectaculaires et meurtriers ont largement inhibé l’attention critique des citoyens face aux autres menaces que beaucoup de ces initiatives font peser sur les démocraties. C’est de ce constat qu’est né il y a deux ans un important livre collectif, plus que jamais d’actualité : Au nom du 11 septembre. Coordonné par Didier Bigo, Laurent Bonelli et Thomas Deltombe, il analyse la centralité de cet « antiterrorisme » dans la nouvelle géopolitique mondiale et son impact sur la vie politique des États démocratiques : opérations militaires, surveillance généralisée, pratiques d’exception et de désinformation... Après une mise en perspective comparative des médias français et britanniques, entrons plus spécifiquement dans l’univers plutôt viril (et, de fait, 100% masculin) des marchands de peur – pardon : des experts de l’anti-terrorisme...

Première partie

On comprend mieux leur adaptation à l’alarmisme ambiant lorsqu’on sait que le « directeur de l’Observatoire des pays arabes » (Antoine Basbous), le « président de l’Observatoire international du terrorisme » (Roland Jacquard) et le « président du Centre d’études et de réflexion sur le Proche-Orient » (Antoine Sfeir) sont aussi, et surtout, des consultants. En dépit de son aspect universitaire, l’« Observatoire des pays arabes » est une SARL, comme l’explique son site Web (www.opa-conseils.fr) :

« Créé en 1992, ce cabinet de conseil en stratégie aide les décideurs des secteurs privés ou publics à comprendre le fonctionnement des États et des sociétés de cette zone [“arabo-islamique”], à évaluer le risque économique, à anticiper le risque politique, à identifier les marchés porteurs et à réaliser des études de marché et des études de clientèle. Depuis sa création, l’Observatoire des pays arabes a réalisé des travaux pour le compte de l’Union européenne (Bruxelles), pour plusieurs sociétés d’énergie, des banques, des groupes dans la grande distribution, dans le BTP et pour l’administration. »

Plus énigmatique, l’« Observatoire international du terrorisme » de Roland Jacquard consiste en une simple page Web dont tous les liens renvoient à un autre site, « Sentinel, analyses et solutions », lettre confidentielle fondée par Roland Jacquard en 1986 qui propose aux entreprises des « sessions de sensibilisation et de formation » et des « services opérationnels : audits, enquêtes financières, etc. ».

Quant à Antoine Sfeir, il travaille comme consultant pour assurer l’implantation de certaines entreprises dans le « monde arabe » et rédige des rapports pour diverses administrations françaises (Secrétariat général de la défense nationale, Délégation aux affaires stratégiques du ministère de la Défense, etc.) [1]. Comme le constate l’universitaire Olivier Roy :

« Ça fonctionne en boucle. On ne sait plus très bien quelle est la source de revenu. Faire des contrats avec des boîtes vous permet de passer pour un expert en sécurité, ce qui vous permet ensuite de faire un livre, puis de passer dans les médias pour le vendre, puis de faire des conférences rémunérées qui permettent à l’occasion de rencontrer des clients. » [2]

Une « économie intégrée » suffisamment profitable, depuis le 11 septembre, pour que de nouveaux entrepreneurs, issus pour la plupart du journalisme ou de l’intelligence économique, tentent de pénétrer le marché de l’expertise télévisuelle antiterroriste. Brouillant quelque peu les deux pôles que nous avons mentionnés – « expertise opérationnelle » et « expertise géostratégique » –, les nouveaux entrants ont tendance à présenter un degré supérieur de spécialisation : « expert » du financement du terrorisme (Jean-Charles Brisard), du renseignement (Éric Denécé), de la sûreté aérienne (Christophe Naudin), du Web djihadiste (Anne Giudicelli), etc. Ainsi se constituent des sous-marchés que les médias peuvent solliciter en fonction de l’actualité, sachant pertinemment que rares seront les experts qui refuseront, une fois devant le micro, d’élargir leurs analyses à n’importe quel autre sujet connexe.

Éric Denécé représente sans doute l’exemple le plus abouti de cette génération d’experts post-11 septembre [3]. Ayant travaillé dans sa jeunesse comme analyste au SGDN (1986-1989), il s’est ensuite engagé « à titre personnel » dans « les maquis cambodgiens luttant contre les Vietnamiens » avant de devenir ingénieur commercial chez Matra Défense. Reconverti dans l’intelligence et la sécurité économique, il s’occupera dans les années 1990 de la défense des intérêts de Total en Birmanie : dans la jungle, en coordination avec l’armée birmane, et sur le papier, en dénonçant des « opérations de déstabilisation » initiées, selon lui, par les Américains contre le pétrolier français. Anticommuniste fervent, fin connaisseur des méthodes contre-insurrectionnelles et passionné par les services secrets, il crée en 2000 une association baptisée « Centre français de recherche sur le renseignement » (CF2R).

En bon spécialiste des opérations psychologiques, Éric Denécé connaît les recettes pour se faire inviter sur les plateaux de télévision. Il faut, dit-il, « être disponible » quand on vous appelle, « avoir un titre ronflant qui crédibilise », savoir « faire des phrases courtes, pour permettre aux journalistes de vous couper au montage ». Appliquant toutes ces règles à la lettre, il deviendra en tant qu’« ancien du renseignement » et « directeur du CF2R » un des experts en terrorisme les plus convoités. Ses activités de consultant, de conférencier, de formateur et d’essayiste ne semblent pas souffrir de la grande disponibilité qu’il accorde aux médias. Auteur en 2005 d’une étude aussi remarquée qu’angoissante sur le « développement de l’islam fondamentaliste en France » (pour le compte d’une entreprise de la grande distribution) et d’un ouvrage sur le risque terroriste pesant sur l’industrie touristique, Éric Denécé a pour objectif avoué de « créer une culture du renseignement » dans la société française : il a publié en 2007 un livre sur le sujet, qui a été pensé, dit-il, « pour être vendu chez Auchan, dans les gares, pour que les gens lisent ça sur les plages en vacances » ; et il travaillait la même année sur un projet de parc d’attraction, Spyland, consacré au monde mystérieux de l’espionnage…

« Il faut être sérieux quand on parle de ces choses ! »

Quels liens ces experts-consultants entretiennent-ils avec les services de police et de renseignement ? Difficile de donner une réponse précise. Il faut souvent se contenter de rumeurs : untel serait « très proche de la DST », tel autre serait une « excroissance du Mossad », ce troisième aurait étrangement accès à une « foule de documents classifiés », alors que celui-ci serait « à l’évidence un complet imposteur ». La question est évidemment délicate, puisque l’ambiguïté qu’ils entretiennent sur leurs éventuels « contacts » est la clé de voûte de leur business et de leur légitimité médiatique. Laissant en permanence entendre qu’ils ont un « accès privilégié » à certaines « sources sensibles », ils ne spécifient jamais la nature de cet accès et l’identité de ces sources. Le halo de mystère dont ils s’entourent ressemble fort à un écran de fumée : leur cadre conceptuel n’est le plus souvent qu’une simple copie de celui des services et les « informations » non sourcées qu’ils « dévoilent » divergent rarement de celles que les journalistes rubricards tirent des sources policières ou judiciaires.

En pratique, ce sont souvent les mêmes faits et les mêmes idées qui sont colportées de plateau en livre et de livre en plateau. En matière de terrorisme, les vraies informations sont en effet aussi rares que nombreux les porte-parole. C’est ainsi, par exemple, que le rapport d’Éric Denécé sur le « développement de l’islam fondamentaliste en France » s’appuie très largement sur des écrits journalistiques. On y trouve notamment une « excellente description » du développement de l’islamisme extraite du livre du journaliste algérien Mohamed Sifaoui, Lettre aux islamistes de France et de Navarre [4], et de nombreuses citations tirées de l’ouvrage signé par les journalistes Christophe Deloire et Christophe Dubois, Les Islamistes sont déjà là [5].

Ce dernier ouvrage, presque exclusivement bâti sur des rapports et des déclarations issus des RG, de la DST et du SGDN, revient sur de nombreuses affaires de « terrorisme islamiste » qui avaient déjà fait l’objet de centaines d’articles et d’ouvrages. Le « rapport » d’Éric Denécé n’en fut pas moins ovationné par l’éditorialiste du Figaro Yvan Rioufol, et il a reçu les hommages appuyés de Philippe de Villiers, qui consacrera quatre pages de son pamphlet islamophobe Les Mosquées de Roissy [6] à « ce document remarquable de précision et de courage [qui] inquiète les pouvoirs publics car son contenu est alarmant ».

Si les experts-consultants sont en général des obsessionnels du consensus, ils n’ont pas toujours les mêmes avis sur telle ou telle politique, ou tel ou tel régime. Fondateur au lendemain du 11 septembre d’un « centre de recherche » aux impressionnantes connotations anglo-saxonnes, le European Strategic Intelligence & Security Center, le journaliste Claude Moniquet défend par exemple contre vents et marées la war on terror de George W. Bush. En janvier 2002, il déclare notamment, à propos du camp de Guantanamo :

« Ne polémiquons pas. Je crois que cette polémique est ridicule de toute façon. Je pense qu’il n’y a pas de vrai problème de droits de l’homme à Guantanamo. Il faut être sérieux quand on parle de ces choses ! Ces gens ne sont pas torturés, ces gens sont traités de manière décente. Il faut se rappeler que ces gens, lorsqu’ils étaient au pouvoir, il y a deux mois, lapidaient les femmes, égorgeaient les gens dans les stades, coupaient les mains et empêchaient les femmes de travailler, d’aller à l’école. » [7]

Antoine Sfeir, plus critique quant à lui à l’égard de Washington, est en revanche moins loquace à propos de la dictature tunisienne. Certains voient dans ce silence un lien avec le livre on ne peut plus élogieux qu’il a consacré à la Tunisie en 2006, dans lequel il justifie ainsi les restrictions démocratiques imposées par le président Ben Ali à ses compatriotes :

« Faudrait-il accepter que les États-Unis se protègent contre l’islamisme et non la Tunisie, où le danger est pourtant bien plus réel et pressant ? » [8]

Ainsi peuvent naître d’intéressants « débats » d’experts sur les meilleures méthodes pour éradiquer l’« islamisme » : celles de George W. Bush ou celles de Zine el-Abidine Ben Ali ?

La politique de l’administration Bush est un sujet sensible pour les « experts ». On comprend leur embarras : comment trouver une juste position entre une politique américaine qui réclame, comme eux, une guerre tous azimuts contre le « terrorisme » et des autorités françaises qui ont tout fait, notamment en 2002-2003, pour prendre leurs distances avec la propagande américaine ? Alors que la guerre en Afghanistan paraissait d’autant plus justifiée que les dirigeants français s’y étaient résolument engagés, la préparation de l’invasion de l’Irak et la « guerre médiatique » que menèrent à l’époque les États-Unis constituèrent pour les experts une rude épreuve du feu :

- Roland Jacquard « révéla » que Saddam Hussein avait toujours en sa possession les « souches d’anthrax » qu’il avait « détournées » de l’Institut Pasteur dans les années 1980 [9] ;

- auteur de Géopolitique de l’apocalypse [10], Frédéric Encel déclara solennellement qu’« on savait très bien » que le même Saddam possédait « en réalité encore » des armes biologiques et bactériologiques prêtes à servir [11] ;

- François Heisbourg, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), produisit en tant que président du think tank britannique International Institute for Strategic Studies (IISS) un rapport que Tony Blair ne manqua pas de brandir pour justifier l’envoi des troupes britanniques en Irak [12].

Dernière partie : « La nouvelle bataille des idées »

P.-S.

Ce texte est paru initialement sous le titre « “Armer les esprits”, le business des “experts” à la télévision française » dans le recueil Au nom du 11 septembre, coordonné par Didier Bigo, Laurent Bonelli et Thomas Deltombe, publié aux éditions La Découverte, et accessible intégralement pour les usagers des bibliothèques abonnées à Cairn.info en cliquant ici. Nous le publions avec l’amicale autorisation des coordonnateurs et éditeurs.

Notes

[1] Bernard Godard et Sylvie Taussig, Les Musulmans en France. Courants, institutions, communautés : un état des lieux, Robert Laffont, Paris, 2007, p. 324.

[2] Entretien avec l’auteur, 19 juin 2007.

[3] Les informations et citations qui suivent proviennent d’un entretien réalisé avec l’auteur le 19 juin 2007 et de la biographie officielle d’Éric Denécé (sur www.cf2r.org).

[4] Publié par Le Cherche-Midi en 2004

[5] Publié par Albin Michel en 2004

[6] Publié par Albin Michel en 2004

[7] « Ben Laden est-il mort ? », C dans l’air, France 5, 24 janvier 2002.

[8] Voir : « La Sfeir tunisienne », Bakchich, 23 août 2006 ; et Alain Gresh, « Illustration et apologie de la dictature tunisienne », Carnet du Diplo, 20 septembre 2006.

[9] Les 4 vérités, France 2, 14 février 2003.

[10] Frédéric Encel, Géopolitique de l’apocalypse. La démocratie à l’épreuve de l’islamisme, Flammarion, Paris, 2002.

[11] « La guerre imminente », C dans l’air, France 5, 18 mars 2003.

[12] « Armes irakiennes : l’embarras des spécialistes du désarmement », Le Monde, 17 juillet 2003.