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Le fantôme de Flora Tristan (Chapitre 5)

Le Polar de l’été

par Abe Zauber
24 juillet 2008

Résumé des chapitres précédents : Ted Berger apprend que Maurice Mikoyan, le professeur disparu sur lequel il enquêtait, a été retrouvé assassiné, et que c’est sa cliente, Solange Mikoyan, qui est soupçonnée du meurtre…

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Chapitre 5

Ted vérifia en le serrant entre ses doigts la bonne humidité de son cigare – un « Punch » de Punch –, paya le buraliste et, se retournant sans regarder, heurta violemment la jeune femme.

- Vous pourriez faire attention !… Oh ça alors… Monsieur Ted !

- Mademoiselle Clara !… Excusez moi, mais… pour une surprise, c’est une surprise… Je suis désolé… Je suis content de vous revoir, enfin… Je veux dire… Excusez-moi, je suis un peu distrait…

- Ce n’est rien, ce n’est rien, dit Clara, en se rajustant.

La jeune femme s’était faite un sourire radieux à la seconde même où elle avait reconnu Ted.

- Je croyais, dit ce dernier, que vous n’étiez venue que pour quelques jours, en janvier dernier… Vous êtes donc revenue en France ?

- Comme vous le voyez…

- Vous avez cinq minutes ? On pourrait prendre un verre…

- Si vous voulez…

Clara était toujours aussi élégante. Elle portait un tailleur sombre, un sac noir, des escarpins noirs à hauts talons, et au dessus de son front étaient remontées des lunettes noires. Ils allèrent s’installer à une terrasse de café, au coin de la rue Daguerre. La fin d’après midi était ensoleillée.

- Quel drôle de hasard en tous cas, dit-elle. Vous habitez dans le coin ?

- Oui, tout près d’ici : ce café est plus ou moins ma cantine…

- Et vous vous accoutumez à la vie parisienne ?

- Plus ou moins. Il y a en tous cas une supériorité de Paris sur New-York. Une supériorité très importante. C ’est qu’on peut y trouver des cigares de La Havane. Ça me change du tabac de Virginie !

Clara sourit.

- Ça ne vous ennuie pas si je l’allume, demanda Ted, montrant son acquisition ?

- Non, non, pas du tout, au contraire… J’aime bien l’odeur, répondit-elle en allumant sa propre cigarette.

- Vous êtes bien sombre aujourd’hui… C’est la tenue de rigueur pour votre travail ?

- Non, je ne travaille pas en ce moment… Mais je sors d’un enterrement.

- Oh, désolé. Un de vos proches ?

- Non, enfin pas vraiment… Un peu quand même. Un ancien prof à moi.

- Ah… Vous étiez liés, pour aller à son enterrement ?

- Oui, un peu… Enfin, nous l’avions été, avant mon départ pour les États-Unis… Surtout après mon bac… Et puis nous nous étions perdus de vue. C’est la vie !

- Quel âge avait-il ?

- Quarante ans, quelque chose comme ça.

- Quelle horreur… Et il est mort… maladie ?

- Non, accident. Enfin, je ne sais pas trop.

- Excusez moi, je suis curieux, mais je ne veux pas vous embêter avec mes questions.

- Vous ne m’embêtez pas. Mais à vrai dire, je ne sais pas grand-chose. C’était étrange, cet enterrement… Il y avait beaucoup de monde, et tout le monde avait l’air de se connaître… Des journalistes, des personnalités…

- Il était célèbre ?

- Pas vraiment, mais… C’était un militant assez connu quand même, et il y avait ses amis politiques, ses « camarades »… Je me demandais ce que je faisais là… Je ne connaissais personne…

- Vous regrettez d’y être allée ?

- Non, non, c’était bien comme ça. Et puis il y avait vraiment beaucoup de monde, alors, personne ne prêtait grande attention à moi – ni aux autres, d’ailleurs.

- Il n’y avait pas les gens de votre lycée ?

- Non… Il n’était plus à Flora-Tristan… Il avait eu une mutation à Saint-Denis. J’ai juste entrevu le CPE, le Conseiller Principal d’Education… C’est celui qui s’occupe des questions de discipline dans le lycée… Mais il ne m’a pas calculée.

- Flora-Tristan ?

- C’était le nom de mon lycée, à Villiers-sous-Bois.

- Je comprends… Vous êtes à Paris pour quelque temps, cette fois ?

- Pas vraiment à Paris ! Mais pour quelque temps, oui, sans doute… En fait, j’ai arrêté mes études !… Ça serait trop long de vous expliquer…

- Je n’insiste pas… Et là, vous êtes à… Comment dites-vous ? Villiers-sous-Bois ?

- Oui, chez mes parents, comme une jeune fille bien sage !

- Et… ça ne me regarde pas, mais, puisque nous causons… Vous disiez que vous n’aviez pas de travail « en ce moment ». Et à d’autres moments, vous travaillez ?

- Non, pas encore, hélas… Je cherche… Ce n’est pas très facile, même si j’ai plutôt un bon CV.
Un premier emploi, ce n’est jamais évident, surtout dans le domaine de la gestion, et surtout pour une femme… Et vous ? Parce que vous posez beaucoup de questions, mais vous ne dites rien de vous…

- J’ai peur que ce ne soit pas très intéressant…

Clara sourit.

- Ça, ce n’est pas à vous d’en juger !

- Peut-être… Alors disons que c’est parce que je suis un peu réservé… Je n’aime pas
trop parler de moi. Mais je sais que ça se soigne ! Alors, allez-y, que voulez vous savoir ?

- Par exemple, vous ne m’avez pas dit ce que vous faisiez en France…

- Je suis informaticien. Cryptographe, pour être plus précis. Codage, décodage, sécurité informatique, etc.

C’était la réponse de Ted quand il était pris au dépourvu et qu’il voulait éviter une conversation sur son métier – vrai ou supposé. Il en savait assez sur la cryptographie pour dissuader qui que ce soit de poursuivre ce genre de conversation plus de deux minutes. La jeune femme n’atteignit pas cette limite, et battit en retraite immédiatement.

- Je vois… Ça doit être passionnant ! Et vous êtes seul ici ?

- En fait, je partage mon appartement avec La Fayette.

- La Fayette ! Drôle de nom… C’est… votre ami ?

- En quelque sorte. Si vous voulez…

Clara marqua un temps, avant de reprendre :

- Bon… Je suis confuse, il va falloir que j’y aille… En tous cas, c’était sympa de vous rencontrer, même si vous pourriez faire un peu plus attention aux gens dans les bureaux de tabac !

- Encore désolé… Excusez-moi, vraiment… Mais comment dire ? Je suis ravi aussi de vous avoir rencontrée, même si la rencontre aurait pu être moins brutale ! On pourrait se revoir, non – autrement que dans une bousculade… ?

Clara eut l’air un peu surprise, puis régala son interlocuteur d’un grand sourire.

- Volontiers… Si vous avez de quoi noter, je vous donne mon téléphone.

Ted écrivit « Clara » sur un morceau de papier, et nota le numéro.

- Vous m’appelez ?

- Promis ! Dès la semaine prochaine…

- J’y compte !

Ils échangèrent un sourire, et Clara s’enfuit vers la bouche de métro. Ted rangea dans son calepin le numéro de téléphone en la regardant s’éloigner. Il guettait quelque imperfection ou quelque maladresse dans la démarche rapide de la jeune femme sur ses talons hauts, mais ce fut en vain ; elle semblait aussi à l’aise que si elle n’avait jamais porté d’autres souliers.

Flora-Tristan ! C’était vraiment une drôle de coïncidence…

P.-S.

Le fantôme de Flora Tristan paraîtra en 24 chapitres pendant tout l’été, du mardi au vendredi.

Prochain épisode : Chapitre 6, en ligne le vendredi 25 juillet.