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Le procès de Villiers était écrit

À propos d’un verdict infâme

par Collectif Respect Vérité Justice
22 juillet 2010

Je suis le collectif RVJ (Respect, Vérité, Justice) de Villiers-le-Bel. Quand un seul sentiment envahit de nombreuses personnes, ce sentiment a le droit de dire « je ».

J’attendais ce procès avec impatience. On entend dire souvent : « la justice tranchera » ou « je m’en remets à la justice » comme on dirait « je m’en remets à Dieu » et « la vérité tranchera ».

Le 21 juin, je me rends au tribunal, pour assister à ce que je crois être un procès public. Je suis arrêté par une haie de CRS. On me demande qui je suis. La salle est pleine parce que la plupart des places sont réservées aux policiers et à la presse. On me dit qu’il reste 15 places pour les familles, « priorité aux familles », dit un monsieur du tribunal. Tous les jours le même cirque. On voudrait que la sœur dise au cousin qu’il n’a pas à entrer parce qu’il est moins de la famille qu’elle, et que la sœur et le cousin se retournent pour dire au à l’ami, au simple citoyen qu’ils n’ont rien à faire ici. Cela ne s’appelle pas un procès public, c’est un huis-clos médiatisé.

Quand je parviens à entrer dans la salle d’audiences, j’entends des policiers déclarer qu’ils n’ont pas pris la peine de vérifier la véracité des témoignages anonymes recueillis, parce qu’ils avaient le « sentiment » que les témoins étaient sincères (le ministère de l’Intérieur n’a pas été aussi sincère que les témoins, parce que ceux-ci ont appris trop tard qu’ils ne toucheraient pas un sou de la rétribution financière qu’on leur avait publiquement promise). J’entends d’autres policiers qui expliquent sans rire et sous serment qu’en garde à vue la moindre parole qu’ils adressent aux gardés à vue est inscrite au procès-verbal à l’exception des formules d’usages comme :

« Bonjour Monsieur, avez-vous passé une bonne nuit ? » (sic).

Je vois la présidente de la cour qui ne fait aucun effort pour cacher sa partialité, à tel point que cela semble fait exprès. Je vois des gens qui reconnaissent des coupables sur des vidéos toutes noires que même la police scientifique déclare inutilisable, des témoins-surprises fabriqués la veille et encore un peu mal cuits, d’autres qui, au milieu d’exposés fumeux sur les diverses « races » africaines, ont soudain des « flashs » remontant de leur « inconscient », j’assiste à beaucoup de miracles et à beaucoup d’événements farfelus.

Sur la foi de ces miracles, les accusés seront jugés coupables et ne prendront « que » quinze, douze, neuf, ou trois ans de prison. Le décor est planté depuis trop longtemps, les rôles trop bien distribués, pour que cette mascarade se trouve affectée par de simples faits. Que vaut ma parole, contre celle d’un policier ? On a trop fabulé sur la vie des quartiers pour que personne ne doute a priori du scénario, qui sera toujours assez vraisembable. La défense a beau démontrer que l’accusation ne repose sur rien, la simple hypothèse selon laquelle les inculpés sont innocents est irrecevable. Elle ne satisfait pas à la demande.

La demande était de venger coûte que coûte l’honneur de la police, et de faire un exemple. Avec les gens de mon espèce, on ne fait pas de détail. On ne s’embarrasse pas de distinctions. Les châtiments sont collectifs. « Si ce n’est pas toi, c’est ton frère, on vous connaît, vous êtes de la même farine. » Face à nous, les magistrats peuvent prendre des poses d’anges exterminateurs. Les lois sur les bandes, et « l’opinion publique », les y autorisent. Le reste est « dommage collatéral » et se passe loin des regards, derrière les murs des tribunaux et des prisons.

On m’avait dit que la violence n’était pas une solution. Qu’il fallait respecter les formes, et laisser la justice travailler. J’ai pris rendez-vous avec le maire. J’ai monté une association. On m’a fait de fausses promesses et on m’a mis des bâtons dans les roues. J’ai été jusqu’au ministère. J’ai organisé des collectes, des concerts pour payer de bons avocats, une manifestation, une tournée, un tournoi de football et des débats. Comment me défendre de l’impression que tous ces efforts étaient voués à l’échec ? Comment éviter que certains finissent par en conclure que ce qui « n’est pas une solution » est malgré tout la seule ? Un rappeur l’a bien dit :

« J’ai voulu prendre le droit chemin, mais il y avait des péages. »

Comble de la provocation, deux jours après ce verdict condamnant lourdement cinq personnes sans preuves, la Garde des sceaux Michelle Alliot-Marie défend son ami Eric Woerth en prétendant que

« l’innocence se présume et la culpabilité se prouve ».

Croit-on par ce genre de procès, m’inculquer le respect des lois ? On me montre qu’on peut m’envoyer croupir quinze ans en prison indépendamment du fait que j’ai commis ou non ce dont on m’accuse. N’est-on pas en train de me persuader que quitte à obtenir le châtiment, autant s’autoriser la faute ? Je crois qu’on veut faire de nous des loups. Je crois, que pour garder leur brebis, les bergers ont besoin des loups. Un chien ne leur suffit pas. Il faut le chien d’un côté et les loups de l’autre, sinon les brebis pourraient s’enfuir ou prendre en haine le berger et son chien. En principe, c’est le berger qui décide qui est une brebis et qui est un loup. Moi, je ne veux pas être un loup, mais je ne me laisserai pas mener à l’abattoir comme un mouton.

P.-S.

Ce texte, paru initialement dans Libération, est reproduit avec l’autorisation des auteurs.

Pour soutenir financièrement les condamnés et leurs familles, notamment pour préparer le procès en Appel :

Adresser vos chèques à l’ordre de Respect Vérité Justice, à l’adresse suivante : Respect Vérité Justice, c/o Maison de quartier Allende, 10 boulevard Allende, 95400 Villiers-le-Bel.

Liens :

Site du Comité de soutien aux inculpés de Villiers-le-Bel

Appel pour la libération des cinq de Villiers-le-Bel

Forum-Débat de Beur FM avec des proches des inculpés

Article de Matthieu Bonduelle : « Prodiges et vertiges de l’anonymat payant »

Article d’Ornella Guyet : « Villiers-le-Bel : un procès stalinien contre les jeunes de banlieue »

Article de Maurice Rajsfus : « Au procès de Villiers-le-Bel, pas de preuves mais de la délation »

Article d’Omar Slaouti, « Villiers-le-Bel, un procès politique »

Articles de Pierre Tevanian : « Chronique d’un lynchage annoncé » et « Les mots de Pontoise »

Communiqués

- des Alternatifs

- de la CNT-FTE

- de la FASE

- du Nouveau Parti Anticapitaliste

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