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Mauvaise foi

Quand Philippe Darriulat réécrit l’histoire

par Laurent Lévy
18 octobre 2003

Etrange prise de position que celle que Philippe Darriulat exprime (Le Monde du 15 octobre) par un "nous" dont on ignore s’il est de majesté ou censé exprimer l’opinion générale des enseignants du lycée Henri-Wallon à Aubervilliers.
Plusieurs contrevérités, insinuations calomnieuses ou incohérences signalent, quoi qu’il en soit, la malhonnêteté du propos.

M. Darriulat évoque, insinuant sans le dire qu’il serait celui de mes filles, le "voile noir recouvrant" - suggérant au passage qu’il appartiendrait à chacun de porter le costume de ses ancêtres : aux Arabes les costumes arabes, aux Africains les costumes africains.

Mes filles - M. Darriulat le saurait parfaitement s’il avait parlé avec elles - ne prétendent absolument pas porter un tel "voile" à l’école, mais simplement un vêtement, quel qu’il soit, leur permettant de cacher leurs cheveux, leurs oreilles et leur cou. C’est le plus souvent un assemblage de foulards noués derrière la nuque, outre un pull-over à col roulé. Rien là d’oriental ni d’africain. Au demeurant, ces deux enfants sont françaises, nées en France de deux parents français de naissance.

Il affirme aussi - vérité tronquée qui constitue un hypocrite mensonge - que l’usage du lycée serait de proposer aux jeunes filles qui ne se laisseraient pas convaincre "de venir au lycée les cheveux couverts par un foulard noué derrière le cou". Or c’est bien ainsi que mes filles venaient au lycée. Mais on a exigé en outre d’elles qu’elles laissent voir la racine de leurs cheveux et leurs oreilles (et leur cou) : on savait parfaitement que, pour des raisons religieuses qui leur appartiennent, et sans faire de tort à personne, elles le refuseraient.

L’une des perles de son point de vue est l’affirmation : "Nous [encore une fois : qui est "nous" ?] n’avons jamais réussi à établir avec Alma, Lila et leur famille (...) ce compromis, ce dialogue." S’agissant du dialogue, j’ai écrit cinq fois au proviseur que j’étais prêt à m’entretenir avec quiconque. Ni M. Darriulat ni qui que ce soit n’a répondu à cette proposition. Il est vrai que, entre-temps, le proviseur avait pris l’engagement écrit qu’il veillerait personnellement à ce qu’aucun cours ne soit refusé à mes enfants. Mais, quelque temps plus tard, cet engagement était violé, et les cours d’EPS, qu’elles suivaient normalement jusque-là, leur ont été refusés.

Ainsi, l’idée qu’aurait été privilégié systématiquement (sic) le rapport de forces politique et juridique à la discussion et au compromis est-elle d’une particulière mauvaise foi. Derrière les propos lénifiants se cache une conception terrifiante du dialogue, consistant à convaincre où à réprimer.

"La médiatisation de l’événement (...) n’est pas de notre fait", affirme M. Darriulat. Ce sont pourtant des enseignants - irresponsables - du lycée Henri-Wallon qui ont porté cette histoire sur la place publique et condamné ces deux adolescentes aux feux des projecteurs, avant qu’on ne les condamne à l’isolement scolaire. La formule employée laisse entendre que ce serait du côté de la famille que la médiatisation serait venue : petite filouterie qui n’honore pas son auteur.

Quant à la politisation, faut-il rappeler que les initiateurs de ce procès en sorcellerie sont précisément des "politiques" (militants fanatiques et sectaires de Lutte ouvrière, ayant reçu le soutien de dirigeants nationaux de la LCR, enseignant dans l’établissement) ? Et que la décision de prendre une mesure conservatoire et de déférer, en vue de leur exclusion, mes enfants devant le conseil de discipline a été prise - si l’on en croit les confidences faites à plusieurs personnes par le proviseur lui-même - au sein du cabinet de M. Raffarin ?

Le reste à l’avenant. L’accumulation de tant de mauvaise foi est désarmante.

P.-S.

Laurent Lévy, avocat, est le père de Lila et alma ; exclues du lycée Henri Wallon d’Aubervilliers pour port d’un foulard islamique

Ce texte paru dans Le Monde du 17 octobre 2003