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Ne pas importer

Le conflit israélo-palestinien en France : Qui importe quoi ?

par Laurent Lévy
17 janvier 2009

Cela semble devenu le nouveau consensus national, tant est grande l’unanimité avec laquelle on fredonne cette chanson : « Il ne faut pas, répète-t-on de toute part, importer chez nous le conflit du Proche Orient ! »

Il y a, à première vue, quelque chose de surprenant à une telle insistance, dans la mesure où l’on pourrait se demander qui il s’agirait de convaincre. Car si tout le monde répète la même injonction, il en résulte apparemment qu’il ne reste personne pour proférer l’opinion contraire, ce qui rendrait inutile l’injonction elle-même. On n’entend personne répéter à l’envi « qu’il ne faut pas » assassiner les vieilles dames, ni se jeter par la fenêtre du huitième étage, ni copuler sur la place de l’Hôtel de Ville, puisque personne - même celles et ceux qui le penseraient - ne prétend sérieusement le contraire. Le nouveau refrain à la mode mérite donc qu’on s’y arrête. Et d’abord pour se demander ce qu’il signifie.

Il est clair qu’il ne s’agit pas de dire que Palestiniens et Israéliens se trouvant en France doivent s’abstenir de tout combat de rue, ou de bombarder leurs résidences respectives. Ce qui serait, assurément, une importation en France du conflit du Proche-Orient. Non, ce qui est visé, parfois explicitement et souvent implicitement, comme si cela relevait de l’évidence, c’est que la guerre de Gaza ne doit pas déboucher en France sur une guerre civile, ni plus généralement sur des affrontements, entre « les Arabo-Musulmans (de France) » et « les Juifs (de France) ». Et la question est dès lors la suivante : qu’est-ce qui pourrait conduire à une telle issue ? Une réponse semble tomber sous le sens : l’idée que dans le fond, le conflit israélo-palestinien serait la réalisation locale, au Proche Orient d’un conflit plus général opposant partout, et donc pourquoi pas en France, les Juifs et les Arabes (ou les Musulmans).

Or, sauf erreur de ma part - et une telle erreur signifierait que cela n’a guère fait de bruit, hypothèse fort peu probable - aucun responsable associatif, aucun groupe constitué, aucune personnalité même peu connue de la communauté arabo-musulmane de France n’a dit quoi que ce soit qui pourrait aller dans ce sens. On a même pu remarquer lors des manifestations de solidarité au peuple palestinien, le succès et la sympathie que s’attiraient les banderoles d’une association juive comme l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP), et celle du cortège commun de cette association avec l’Association des Travailleurs Maghrébins en France (ATMF). De Leïla Chahid au premier manifestant venu interviewé à l’improviste par une chaîne de télévision ou une radio, il a expressément été affirmé qu’il ne s’agissait pas de manifester une quelconque hostilité « aux Juifs », mais bien à la politique criminelle de l’Etat d’Israël.

Pourtant, les services de police font état de dizaines d’actes antisémites depuis le début de l’agression israélienne. Et s’il n’est pas nécessairement toujours possible de mettre ces actes en relation avec cette agression, certains, comme des dégradations de synagogues, se sont expressément référés à la question palestinienne, par exemple lorsque la dégradation a consisté, comme cela s’est vu, à écrire sur le mur de l’une d’entre elles des slogans hostiles à l’Etat d’Israël. Cela vaut la peine de se demander pourquoi, dès lors qu’une synagogue n’est pas un temple sioniste, mais un lieu de culte juif.

On pourrait commencer par noter que de telles inscriptions se rencontrent sur beaucoup de murs, sans qu’on crie de la même manière au scandale. Et que quel que soit le désagrément que peuvent éprouver des croyants de voir leurs lieux de culte barbouillés de graffitis, cela ne fait jamais les gros titres des journaux lorsque ces graffitis disent « Allez Lens ! » ou « A Maman pour la vie ». Mais il y a d’autres cas, et même si les attentats incendiaires, par exemple, n’ont pas été revendiqués par des soutiens du peuple palestinien (auquel de tels attentats ne peuvent en effet rien apporter, bien au contraire), admettons l’hypothèse d’école qu’ils seraient bien un effet d’une « importation » du conflit en France : il n’en résulterait pas que l’on pourrait dire que ce sont les auteurs de ces actes qui seraient eux-mêmes les « importateurs ».

Car si l’importation du conflit est l’idée, en gros, que ce sont les Juifs, où qu’ils soient, et non l’Etat d’Israël qui seraient les ennemis des Palestiniens, alors, force est hélas de le constater, ceux qui prétendent s’exprimer au nom de la communauté juive dans son ensemble sont bien coupables de cette importation clandestine. Que ces « officiels » prétendus défilent en tant que tels pour manifester leur soutien à une agression dont le caractère criminel ne fait aucun doute, que même le Grand rabbin y donne la main, cela peut assurément convaincre des esprits par ailleurs mal informés que les ennemis des Palestiniens et leurs bourreaux sont bien « les Juifs ». Et que s’en prendre aux Juifs est une manière de soutenir les Palestiniens.

En s’exprimant comme les représentants des Juifs de France, malgré le nombre d’associations, de personnalités diverses, de citoyennes et de citoyens revendiquant une identité juive qui combattent les crimes israéliens, ces responsables communautaires entretiennent une confusion délétère dont ils seront mal fondés à condamner les conséquences, si par malheur elles devaient se réaliser.

A la vérité, en l’état de ce soutien « au nom des Juifs de France » aux crimes de l’armée israélienne, ce qui est admirable, quand on considère la masse de celles et ceux qui, en France, veulent manifester de mille manière leur solidarité et leur soutien aux palestiniens, c’est que cette attitude du CRIF ne déclenche pas plus d’actes antisémites. Ce qui est admirable, c’est la maturité politique largement partagée qui permet d’éviter ce piège.

Il ne s’agit pas ici de contester à qui que ce soit, fût-il président du CRIF, le droit de dire ce qu’il pense, et d’applaudir au bombardement des écoles, des hôpitaux et des populations civiles, et à l’usage sur elles de bombes au phosphore blanc. On pourrait toutefois noter que la liberté d’expression, en France, n’est pas sans limite, et que, par exemple, l’apologie de crimes de guerre est interdite par la loi du 29 juillet 1881, en son article 24. Et pour l’application de cet article, la Cour de cassation considère que « un écrit qui présente comme susceptibles d’être justifiés des actes constitutifs de crimes de guerre doit être considéré comme apologétique ».

Dans quelle mesure le soutien inconditionnel donné à une opération militaire caractérisée par la commission de très nombreux crimes de guerre tombe sous le coup de la loi, il appartiendrait le cas échéant aux tribunaux d’en juger. Un jour viendra où la justice internationale, rejoignant l’opinion mondiale, caractérisera les crimes de l’armée israélienne, et condamnera les coupables. Ceux qui, important le conflit, auront fait l’apologie de ces crimes porteront quant à eux la responsabilité des conséquences de cette importation frauduleuse.