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Une icône noire

Michael Jackson et sa communauté

par Gary Younge
25 juin 2014

En hommage à Michael Jackson, disparu il y a cinq ans, et en réponse aux petits malins qui pontifient sur le « traître » Jackson, nous re-publions, dans une traduction française et avec l’amicale autorisation de son auteur, la belle chronique que lui avait consacrée, à sa mort, le journaliste Gary Younge dans le Guardian.

Jeudi soir, alors que la nuit tombait sur Brooklyn, les voitures roulaient fenêtres baissées, afin que les chansons de Michael Jackson jouent la bande-son de cette fin de journée exceptionnellement ensoleillée. Vous pouvez dire ce que vous voulez de Michael Jackson, et de fait beaucoup de gens ont dit beaucoup de choses, mais rarement quand sa musique passait, parce qu’ils étaient trop occupés à chanter dessus. Et c’était le cas hier : Brooklyn fredonnait ses chansons jusqu’à la tombée de la nuit, dans un état de choc et de nostalgie.

Chris Rock [1] a dit un jour en plaisantant que les classes moyennes noires n’avaient que trois sujets de conversation quand elles sortaient dîner : se plaindre du rap, se demander pourquoi les Noirs ne s’en tirent pas aussi bien que les Juifs, et… Michael Jackson. « J’avoue que c’est bizarre, mais ça ne veut pas dire qu’il est coupable », dit un des personnages dans un film de et avec Rock, Je crois que j’aime ma femme – et le personnage de Rock de répondre : « Je ne laisserais pas Michael Jackson regarder mes enfants à la télé. »... Puis : « Tous les acteurs devraient envoyer un chèque à Michael Jackson. Tu sais, sur les 10 $ que tu donnes à ton agent, Michael devrait en recevoir 3. »

Voilà comment s’est toujours exprimée l’ambivalence de l’Amérique noire envers Michael Jackson : un mélange d’enthousiasme sincère pour sa musique et de mépris et d’incrédulité à mesure que les traits de son visage changeaient alors que ses attitudes puériles, elles, ne changeaient pas. Hier, le Révérend Al Sharpton [2] a déclaré :

« Beaucoup se moquaient de lui. Et c’est impressionnant de voir tous ces gens être si élogieux à son égard aujourd’hui alors qu’ils le condamnaient et qu’ils ne l’approchaient même plus depuis des années. Lors de la dernière conversation que nous avons eue, il y a quelques mois, alors que je blaguais en disant que j’allais venir le voir remonter sur scène pour son concert à Londres, il me parla de tous les gens qui l’avaient laissé tomber. Je lui ai répondu que ce n’était pas grave, que lui n’avait jamais laissé tomber ses fans. »

Jackson est devenu célèbre dans années 70 et a été la première grande star noire après le mouvement pour les droits civiques. Il est né quatre ans seulement après l’abolition de la ségrégation et il a signé pour le label Motown [3] en 1968, l’année de l’assassinat de Martin Luther King et des émeutes de Detroit. Il a de ce fait a brouillé les limites entre ce qui était devenu légal et ce qui était encore possible : c’était un artiste qui avait la capacité de rassembler dans un pays aux prises avec ce qu’il lui était impossible d’intégrer.

De ce début des années 70, Chaka Khan [4] m’a dit un jour :

« C’était une époque très particulière. On avait beaucoup d’espoir et tout le monde semblait s’entendre comme jamais avant. On était tous heureux d’être en vie et on avait l’espoir de faire changer les choses. On ne connaîtra sans doute jamais plus des moments comme ceux-là. »

Jackson n’a jamais été politiquement associé à ces changements, mais pour beaucoup de Noirs, sa réussite dans le champ de la culture a toujours été vue comme une de leurs conséquences. C’était un petit garçon noir qui passait sur « American Bandstand » et « Soul Train » [5], dont la voix ne vacillait jamais, qui dansait incroyablement bien et dont la coiffure afro ne faisait plus peur. Premier artiste noir omniprésent sur MTV, il a contribué à faire tomber des barrières bien longtemps après qu’on nous ait dit officiellement qu’il n’y en avait plus :

« Michael Jackson a fait accepter au monde de la culture une personne de couleur bien avant Tiger Woods ou Ophra Winfrey, et encore bien avant Barack Obama », disait Sharpton.

C’est avec ce Michael Jackson-là que j’ai grandi. Il était bien plus qu’une pop star américaine : une icône planétaire. Plus qu’un individu : le membre d’une famille, d’une famille noire comme on n’en voyait jamais à la télévision en Angleterre au début des années 70. Il était un modèle culturel qui avait du sens pour nous, par opposition aux familles Osmonds et Partridge [6]. Dans le salon, mon frère et moi faisions des pirouettes et des pas glissés pour danser comme lui. Et quand on sortait, notre mère nous crêpait les cheveux, jusqu’à nous mettre le cuir chevelu en feu, pour qu’on lui ressemble. Et c’est pour toutes ces raisons que la dégradation de son visage nous semblait pour le moins troublante. Nez plus fin, lèvres plus minces, peau plus claire, pommettes plus hautes, cheveux défrisés : le changement était tellement irréversible et exagéré qu’on aurait dit que l’adolescent auquel nous avions voulu ressembler était devenu un homme qui ne voulait pas nous ressembler.

D’une certaine manière, sa transformation n’a pas tellement surpris la communauté noire. Les crèmes pour éclaircir la peau et les shampoings défrisants font partie de notre panoplie de cosmétiques depuis que la peau foncée et les cheveux frisés sont dénigrés. Et tant que la blancheur sera une qualité prisée, la possibilité que quelques personnes noires puissent activement vouloir devenir blanches n’est pas très surprenante non plus. « Chaque année environ 12000 Noirs à la peau blanche disparaissent. Leur disparition n’est en rien due à l’émigration ou à la mort », écrivait déjà au début du siècle Walter White, l’homme à la tête de la NAACP [7]. Presque chacun des 14 millions de Noirs aux Etats-Unis connaît au moins une personne qui « disparaît » – mot magique désignant les Noirs qui peuvent passer pour des Blancs. Souvent ces « migrants » réussissent dans les affaires, dans les professions libérales ou dans le monde des arts et des sciences.

Mais ce processus est sensé se passer discrètement. Tout l’intérêt de « disparaître », c’est de laisser son passé derrière soi, pas de trimbaler les preuves de sa métamorphose sur vidéo. Les images de Jackson avant et après, les premières du gamin avec sa coupe afro et son micro, puis celles de l’adulte avec son nez refait, ses lèvres amincies et son visage blême, donnaient la méchante impression qu’il avait fait les frais d’une farce chirurgicale. Il était né Noir mais il n’est pas mort Blanc. Il a plutôt porté les stigmates d’une expérience trans-raciale, un mélange d’attributs que l’on n’avait jamais vu avant chez la même personne. S’il a jamais existé une seule personne pour cocher la case « Autre » dans les catégories raciales des recensements américains, c’est bien Jackson. Et c’est justement son « altérité » qui a fait que la communauté noire ne s’est jamais sentie complètement trahie. Entre son chimpanzé Bubble et les nuits que passaient des gamins dans son ranch de Neverland, la déviance de Jackson n’était pas que raciale. Jackson était un marginal autant sexuellement et socialement que du point de vue de son comportement. Il n’était pas seulement perdu pour la communauté noire : il était perdu tout court. Et bien qu’il ne soit mort que jeudi, beaucoup de Noirs le pleuraient depuis longtemps, et pour bien des raisons.

C’est pourquoi sa relation avec la communauté noire, bien que tendue, n’a jamais atteint un point de rupture totale. En 2002, Jackson avait fait le tour de Harlem dans un bus à impériale en compagnie de Sharpton en accusant les maisons de disques d’être racistes :

« Les maisons de disques complotent vraiment, vraiment, contre les artistes, elles les volent, les trompent, elles font ce qu’elles veulent. Et surtout quand il s’agit d’artistes noirs. »

Il attaqua ensuite violemment sa maison de disque Sony et son directeur Tommy Mottola :

« Il est méchant, il est raciste, il est vraiment vraiment diabolique. »

Étant donné la place centrale qu’occupent à la fois les Noirs et le racisme dans l’histoire de la musique, il y aura toujours quelqu’un pour prendre au sérieux ce genre d’accusation, surtout à Harlem. Mais, comme par hasard, Michael Jackson fit cette découverte peu de temps après que Sony lui ait demandé de rembourser les dix millions de dollars qui avaient été dépensés pour faire la promotion de son dernier album, vendu à quelques millions de copies seulement.

Deux ans plus tard à peine, avec sept affaires de viol sur mineur en cours, il se réfugia auprès de la Nation of Islam [8], qui fut fondée sur le principe que les Blancs sont littéralement des démons, nés avec une queue et des poils.

Alors que la personne de couleur devenait une personne de pâleur, la seule chose qui ait gardé tout son sens a été sa musique. Et même si tout le monde se revendique aujourd’hui de lui, tout le monde ne peut tout à fait prétendre avoir les mêmes droits sur lui. Comme l’écrivait Alice Walker [9] dans un essai en 1979 à propos de Zora Neale Hurston :

« Nous sommes un peuple, et un peuple ne se débarrasse pas de ses génies. Mais si c’est le cas, il est de notre devoir en tant qu’artistes et en tant que témoins pour le futur de les recueillir au nom de nos enfants, un os après l’autre, s’il le faut. »

P.-S.

Cet article est paru initialement le 26 juin 2009 dans The Guardian. Traduction et notes : Noëlle Dupuy.

Notes

[1] Humoriste et réalisateur noir américain.

[2] Militant New Yorkais

[3] Label de musique de Detroit fondé en 1958 par Berry Gordy, Tamla-Motown a été le premier grand label de musique populaire géré par des Noirs. Outre Michael Jackson, le label a révélé au grand public des artistes comme Diana Ross et les Supremes, les Four Tops, Martha and the Vandellas, Smokey Robinson, Gladys Knight, Marvin Gaye, Stevie Wonder et les Temptations.

[4] Chanteuse de soul, auteure notamment des tubes Ain’t nobody et I feel for you.

[5] « American Bandstand » est un show télévisé connu pour avoir révélé de jeunes talents. « Soul Train » est une émission de musique des années 1970.

[6] Les Osmonds sont une famille de musiciens mormons, héros d’une émission célèbre des années 1970. Les Partridge, une série étasunienne mettant en scène une veuve et ses cinq enfants qui se lancent dans une carrière de musiciens, diffusée de 1970 à 1974.

[7] La NAACP (National Association for the Advancement of Coloured People) est la plus ancienne organisation de lutte pour les droits civiques

[8] Organisation musulmane créée à Detroit en 1930 par Wallace Fard Muhammad, prônant le séparatisme et soutenant la création d’un pays pour les Noirs Américains.

[9] Romancière et militante noire américaine.