Accueil du site > Cinéma > Une philosophie d’esprit démocratique

Une philosophie d’esprit démocratique

Quelques réflexions sur Les Demoiselles de Rochefort

par Faysal Riad
11 avril 2013

De même que Rochefort est géographiquement l’escale qui s’impose entre Little Rock (Arkansas) et la Rue du Nadir aux Pommes (Paris 18ème), Solange et Delphine [1], les deux soeurs jumelles nées sous le signe des Gémeaux, forment historiquement le chaînon manquant entre Lorelei et Dorothy d’une part [2], et d’autre part Céline et Julie [3]. En hommage donc aux soeurs Garnier, à Michel Legrand, à Gene Kelly et à tou-t-es les participant-e-s de ce film génial, en hommage aussi à la Cinémathèque de Paris Bercy qui a eu l’excellente idée d’organiser, du 10 avril au 30 août 2013, une grande rétrospective Jacques Demy, et toujours en co-production avec la Grande Loge Islamo-Madonnique et le Centre de Celine & Julie Studies (Section Blanc-Mesnil), voici quelques réflexions sur Les Demoiselles de Rochefort.

Judith à Esther :

« Un : J’en ai assez. Deux : Ils nous exploitent. Trois : Je n’aime pas Etienne. Quatre : Bill n’a pas les yeux bleus. Cinq : L’aventure nous tend les bras ! »

Une subjectivité qui s’exprime (« J’en ai assez ») - celle d’un personnage féminin qui dit « je » et marque son refus. Puis l’évocation d’une condition sociale d’exploitée, de victime du patriarcat. Puis l’expression d’un sentiment. Puis d’un (dé)goût esthétique. Enfin, l’expression d’une puissance et d’une confiance en soi.

Les deux amies qui analysent ainsi leur situation sociale et sentimentale, en n’écartant aucune forme de domination, finissent en effet par s’en aller. Ensemble. Entre filles. Ce schéma, très rare au cinéma, nous le voyons partout dans ce film magnifique, enthousiasmant, jubilatoire, réalisé par Jacques Demy en 1967 et intitulé Les Demoiselles de Rochefort. Il ne s’agit pas d’un simple éclair féministe au milieu d’une intrigue androcentrée : au sens propre comme au figuré, ce schéma donne le ton à l’ensemble de l’oeuvre.

Chassé-croisé

Difficilement résumable, l’intrigue des Demoiselles est un entrecroisement de chassés-croisés [4]. Les forains débarquent à Rochefort pour y organiser une immense kermesse. Delphine et Solange, soeurs jumelles enseignant la danse et la musique, rêvent d’amour et de changement. Yvonne Garnier, leur mère qui tient un café au milieu de la grand’place, regrette d’avoir quitté dix ans auparavant un homme nommé Simon Dame, un jeune marin passionné de peinture et de poésie, a peint, sans l’avoir jamais rencontrée, un portrait de Delphine, l’« idéal » à la recherche duquel il a décidé de se lancer.

Lorsque par hasard Delphine se retrouve devant cette peinture qui la représente, elle tombe amoureuse du peintre, mais le croit parti pour Paris.

Simon Dame, le nouveau marchand de musique de la ville, promet de donner à Solange une lettre de recommandation pour un de ses amis, Andy, célèbre compositeur américain.

Delphine et Solange préparent leur départ pour la capitale. Au coin d’une rue, par hasard, Solange rencontre l’homme de sa vie, un étranger qu’elle n’avait jamais vu. C’est le coup de foudre. Après la fête où les deux soeurs ont accepté de donner un numéro de danse et de chant, un fait divers entache l’ambiance féerique de la ville :

« Tiens, on a découpé une femme en morceaux

Rue de la Bienséance, à deux pas du château

On trouva ce matin une malle d’osier

Renfermant les morceaux de Pélagie Rosier ! ».

Mais Solange retrouve le bel étranger : c’est le compositeur américain ami de Simon Dame - qui lui-même se trouve être l’ancien fiancé d’Yvonne Garnier. Les deux amants se retrouvent également, un peu avant que Maxence, qui a déjà raté de très près et à plusieurs reprises, l’inconnue dont il est amoureux, ne soit pris en stop par le camion des forains en route pour Paris...à bord duquel venait justement de monter Delphine.

Les demoiselles préfèrent les blonds (aux yeux bleus)

Comme nous le voyons rarement au cinéma, les personnages centraux de ce film sont deux jeunes femmes, et loin de s’entre-déchirer, elles vivent ensemble en harmonie. Delphine et Solange Garnier (interprétées par Catherine Deneuve et Françoise Dorléac), les fameuses « soeurs jumelles », peuvent de ce point de vue être considérées comme les cousines pas si lointaines de Lorelei et Dorothy (Marilyn Monroe et Jane Russell) du film de Howard Hawks Gentlemen Prefer Blondes - auxquelles elles ne manquent d’ailleurs pas de rendre hommage, dans le numéro dansé qu’elles donnent à Rochefort.

Delphine et Solange ne sont pas seulement soeurs au sens biologique du terme : elles incarnent au sens le plus fort une sororité qu’on pourrait qualifier d’archétypale. Complices, solidaires l’une de l’autre, professionnellement, artistiquement, et bien sûr, sentimentalement.

L’une enseigne la musique, l’autre la danse. Elles ont des projets professionnels et feront tout pour les réaliser en dépit des difficultés que leur imposera l’ordre social. De même pour leurs amours, leurs passions qui, comme nous tenterons de le montrer, demeurent primordiales, essentielles, sans jamais pousser à y sacrifier quoi que ce soit socialement.

Les deux filles sont en cela fidèles au modèle de leur mère, Yvonne Garnier (incarnée par Danielle Darrieux), restée fidèle à son amour pour Monsieur Dame (Michel Piccoli) - mais pas au point d’accepter un mariage qui non seulement aurait posé pour elle un problème social (rester une femme au foyer attendant son mari travaillant à la boutique, éduquer son petit garçon Boubou dans ce cadre classique tout en devant éduquer ses deux filles nées « d’un premier lit ») mais aussi un problème esthétique (ne pas s’appeler « Madame Dame », ne pas se reconnaître dans ce nom phonétiquement ridicule, redondant, comme le serait peut-être pour elle la vie le femme au foyer [5]). Yvonne a donc préféré rester indépendante et ouvrir son propre magasin :

« Elle voulait de nous faire des érudites

Et pour cela vendit toute sa vie des frites ! »

Et cela ne lui portera pas malheur...

Delphine et Solange vont en bateau

Car il règne dans ce film une atmosphère féerique, joyeuse, désinvolte : là où le cinéma français de l’époque aurait refoulé (ou abordé au contraire sur le mode du drame ou de la tragédie) certains « problèmes de société », Jacques Demy, dans un geste artistique éminemment subversif, choisit de les mettre au premier plan, naturellement, dans un monde où tout cela ne pose aucun problème - ou alors où ces problèmes sont affrontés gaiement, avec force et détermination. Dans le monde de Jacques Demy, les demoiselles ont eu « des amants très tôt », elles assument, elles clament, elles chantent leur bâtardise avec une joyeuse absence de culpabilité, préfèrant, aux stigmates sociaux dont elles sont porteuses, d’autres stigmates, beaucoup plus joyeux :

« Nous sommes toutes deux nées de père inconnu,

Cela ne se voit pas, mais quand nous sommes nues,

Nous avons toutes deux au creux des reins, c’est fou,

Là un grain de beauté qu’il avait sur la joue ! »

Quant à leurs amoureux, épris de beauté et de liberté, ils cherchent un « idéal » en rupture totale avec la morale traditionnelle :

« Est-elle puritaine ou bien fille de joie ?

Qu’importe sa vertu, puisque je suis artiste

Et que l’amour dicte sa loi. »

Et ce sont ces personnages, qui seraient de véritables parias dans de nombreux films de l’époque, qui évoluent tranquillement dans ce monde révolutionnaire.

Découpages, constructions, reconstructions

Le monde révolutionnaire imaginé par Demy n’est pas une pure création : il réactive par exemple un certain nombre d’images et de motifs caractéristiques d’un univers cinématographique : la comédie musicale américaine, qui avait déjà donné de quoi penser l’émancipation. La différence, et on pourrait dire l’élément subversif, réside dans le fait que Les Demoiselles de Rochefort mettent en scène des personnages issus pour la plupart de la classe populaire, qui s’approprient une esthétique (faite de couleurs vives, de lyrisme et de danse) et une éthique (de la dignité et de la légèreté) habituellement réservées, dans les films américains, à des milieux plus aisés.

Le scénario réinvestit en fait, en les subvertissant complètement, les motifs narratifs du conte populaire et de l’histoire d’amour traditionnelle : le bonheur des filles ne se trouve pas forcément au milieu des hommes (il peut être communautaire), les jeunes filles et autres demoiselles ne sont pas forcément toujours gentilles, et pour ce qui concerne les beaux jeunes hommes, même si des exigences physiques et esthétiques sont parfaitement assumées (« Je pourrais te parler de ses yeux, de ses mains... »), ils doivent avoir aussi, pour Delphine, « du divin Raphaël le talent imité », ainsi qu’une « une philosophie d’esprit démocratique » ! Et de même pour Solange, qui décrit ainsi l’homme de sa vie, alias Andy, qu’elle vient de croiser dans la rue et qui l’a émerveillée puis laissée pantoise :

« Brun comme je les aime, un air intelligent

Un sourire incertain, quelques mèches d’argent

Dans une chevelure de pâtre ou de poète

Un concerto sublime éclate dans ma tête ! »

Cette nécessité de faire du nouveau en disposant librement de ce qui existe, c’est ce à quoi se confronte Demy, le réalisateur faisant du nouveau en se nourrissant d’oeuvres antérieures ; mais c’est aussi ce que font presque tous les personnages du film évoluant dans un chassé-croisé auquel l’espace scénique (le ville de Rochefort aux rues géométriques) se prête parfaitement : ils et elles doivent se retrouver, trouver l’objet de leur quête en recomposant ensemble, à travers diverses rencontres réussies ou manquées, une chaîne amoureuse harmonieuse et rythmée. Dans l’imbroglio, au milieu de ce récit plein de trous et de ces belles histoires découpées de partout, il s’agit de recoller, recomposer ensemble un récit épanouissant tous ceux qui adoptent cette philosophie.

Il en va de même pour les goûts des personnages transcendant les lieux communs, ignorant les carcans moraux, et essentiellement dirigés vers l’assouvissement de leurs désirs : il n’y a pas de système figé à respecter, mais un ensemble de buts personnels et communautaires à atteindre en surmontant les obstacles dressés par la culture dominante.

Ce rythme créatif est aussi produit par la dialectique des couleurs due au travail remarquable de Bernard Evein. Volets, chemises, jupes, pantalons, murs : tout dialogue pour enchanter cet espace, où tout ce qui est susceptible de nous épanouir peut survenir.

Enchantements

Comment parler d’enchantement sans évoquer la musique géniale de Michel Legrand ? Lyrique puis swingante, profonde ou légère, elle est toujours inventive, originale et extrêmement sensible. C’est elle qui relie en profondeur les âmes des personnages qui s’aiment sans se connaître ou qui se sont perdus de vue. C’est elle aussi, avec la danse qui l’accompagne, qui permet réellement aux personnages de communiquer. Les scènes de dialogue non-chantées se caractérisent même par de nombreux malentendus, illustrant parfaitement l’incommunicabilité quasi inévitable dans laquelle nous sombrons lorsque nous renonçons aux modalités esthétiques de la vie. Seule la complicité des deux soeurs (ce duo de la sororité) échappe vraiment à cette impasse structurelle...

Les couples, sans se connaître, chantent instinctivement, comme par magie, différentes versions personnalisées des mêmes chansons - comme s’ils étaient en communion symbolique et sensible dans une autre dimension - celle que le film représente.

Mais l’enchantement, c’est aussi la mise en rythme, en mouvement, et le transport qu’entraîne l’art musical n’est pas sans lien avec une idée centrale du film : la nécessité de voyager, de ne pas rester figé sur place, lorsqu’on veut échapper à la condition que d’autres nous réservent : c’est ce que disent toutes les chansons de ces personnages révolutionnaires : les soeurs jumelles veulent aller à Paris, Maxence est prêt à parcourir le monde pour retrouver son idéal, Yvonne Garnier rêve d’amour au bord du Pacifique [6] et « pour bouleverser [sa] vie et lui donner sens », il a fallu qu’Andy « traverse deux continents ».

C’est enfin ce qu’aborde explicitement la chanson Marins, amis, amants ou maris - les marins, omniprésents dans le film (danseurs, objets de désir embellissant l’espace ou bons camarades), incarnant par définition, au milieu de la ville, cette possibilité du départ, comme une disposition qui serait inscrite dans leur être même - tout comme les forains, qui voyagent « de ville en ville » et de « fille en fille » :

« Nous voyageons de ville en ville

Nous représentons des motos

Des bicyclettes et des bateaux

La route est notre domicile

(...)

Préférant la joie au malheur

L’intelligence à la bêtise

A l’hypocrisie la franchise

Aux gendarmes les gens de coeur [7] »

Nonchalance

Cette manière particulière de prendre la vie, en somme cette philosophie, se caractérise par une forme singulière de légèreté. Alors que celle-ci est souvent opposée au sérieux, les Demoiselles de Rochefort laissent entendre au contraire que rien de véritablement bon, rien de véritablement sérieux, ne peut se faire sans légèreté. Car la légèreté n’est absolument pas opposée à la constance, à la solidité ou à la fidélité. Maxence, avant de finalement retrouver la femme de ses rêves de peintre, n’éprouve jamais aucun ressentiment face à l’échec : lorsque sur le point de quitter la ville, Yvonne le questionne sur sa quête, il répond doucement et nonchalamment que « ça sera pour une autre fois... »... et cela n’enlève rien à l’intensité, à la constance et à la force de ses sentiments.

Ce ton très paradoxal, tout le monde ne l’adopte pas : les sentiments de Dutrouz, l’assassin lui aussi en quête d’une femme perdue, pourraient sembler au premier abord encore plus forts. Et il est vrai qu’ils sont tenaces. Mais c’est sur un autre ton que son amour évolue : le mauvais. Dutrouz ne chante jamais dans le film, et ses sentiments sont tus, ils restent silencieux et souterrains - à l’opposé par exemple de l’extraversion joyeuse des forains : ces derniers offrent au petit Boubou un avion miniature (symbole de déplacement mais surtout d’élévation, de légèreté, d’envol), tandis que Dutrouz lui offre un petit sous-marin nucléaire, symbolisant évidemment la dissimulation coupable (puisqu’il s’agit d’une arme), mais aussi, par opposition à ce qui s’envole, la lourdeur, l’extrêmement pesant.

Les sentiments de Dutrouz, si forts en apparence, le poussent à commettre un acte qui les disqualifie, et qui s’oppose même absolument à ce qui mérite de s’appeler amour.

Chez Dutrouz, la nécessité de découper, arranger et recomposer à notre guise les divers éléments du monde qui nous environne, au lieu de s’orienter vers une adhésion à la chaîne communautaire harmonieuse, se retourne carrément contre le corps de la femme aimée (ou prétendue telle), qu’il finit par découper et enfermer dans une malle... Aucune élévation n’est bien sûr possible dans une telle perspective [8].

Le paradoxe de cette légèreté est en revanche parfaitement représenté par les chorégraphies rythmant le récit. La plus emblématique à ce titre étant certainement celle qui accompagne le chant d’Andy amoureux : Gene Kelly vient de croiser Françoise Dorléac, il est bouleversé, son corps robuste et sa démarche sûre se mettent à vaciller peu à peu et, comme dans la célèbre scène de Chantons sous la pluie, la marche se transforme imperceptiblement en danse. Puis l’équilibre et la légèreté s’imposent clairement dans une série de rencontres que la chorégraphie met en scène en trois parties : deux marins qu’il congédie d’un tonitruant « Ciao ! », un groupe de femmes et enfin un groupe d’enfants qu’Andy quitte pour rejoindre en dansant sa voiture... de laquelle il salue tout le monde. Rencontres, danses, saluts, tout en légèreté :

« I’m sorry mademoiselle mais je suis amoureux !

- Vous avez de la chance ! - Je fais ce que je peux... »

Une énergie à la fois intense et légère, des âmes et des corps en même temps terriens et aériens : c’est ce qui caractérise, dans tous ses films, la danse de Gene Kelly [9]. Mais c’est aussi cela, cette énergie tout à la fois terrienne et aérienne, qui fait le charme des Demoiselles, de leurs amants et de leur « philosophie d’esprit démocratique ». Et c’est encore cela, enfin, qui fait le charme, matérialiste et féérique, du cinéma de Jacques Demy.

Notes

[1] Alias Françoise Dorléac et Catherine Deneuve

[2] Alias Marilyn Monroe et Jane Russell

[3] Alias Juliet Berto et Dominique Labourier

[4] Comme l’a souligné Gilles Deleuze, c’est toujours, chez Jacques Demy, « le décor qui remplace la situation, et le chassé-croisé qui remplace l’action » Gilles Deleuze, L’image-temps, Minuit, 1985

[5] Le nom de l’homme, que la femme doit prendre dans ce type d’union classique, produisant et renvoyant ici littéralement à l’assujettissement de la femme.

[6] Ce n’est pas tant le cliché qui l’attire : sans le rejeter, sans même se soucier du caractère banal du cliché, elle le réinvestit aussi pour refuser la pauvre vie bourgeoise d’une femme de commerçant de Rochefort

[7] C’est assez marquant pour être remarqué, des Demoiselles à Une chambre en ville en passant par Lola et Peau d’Âne : fidèle en cela à ses origines et à son goût populaire, et infidèle par la même occasion à la tradition dominante du cinéma français, Jacques Demy n’aime vraiment pas la police .

[8] Une autre orientation du découpage/collage non tournée vers l’amour apparaît dans le film, mais inoffensive celle-là : celle de Pépé et ses maquettes.

[9] Qu’on oppose traditionnellement à celui de Fred Astaire, plus aérien et moins terrestre.