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de quoi Calandra est-il le nom ?

Douze éléments de réponse

par Pierre Tevanian
5 octobre 2015

La co-animatrice et responsable légale de notre collectif, Sylvie Tissot, vient d’être auditionnée par la police suite à une plainte pour diffamation déposée par Frédérique Calandra, Maire socialiste du vingtième arrondissement de Paris, pour avoir publié un article intitulé « Frédérique et Rokhaya sont en bateau, Rokhaya tombe à l’eau »…. Parce que sans être Charlie, je suis un grand amateur de liberté d’expression, de satire et de licence poétique, parce que le droit de moquer la bêtise et la méchanceté, la morgue et la tartufferie des puissants est l’un des derniers qu’est censée défendre une démocratie même malade, parce que le crime de lèse-Calandra n’existe pas davantage dans le droit français laïque que le délit de blasphème ou le sacrilège, et pas davantage non plus que le délit de lèse-Caroline, de lèse-Charlie ou de lèse-DSK, parce qu’enfin le Levantin est plaisantin, coquin, taquin et faquin, et qu’il n’aime pas l’intimidation, voici douze nouvelles couches de coquinerie, de taquinerie et de faquinerie consacrées à celle qui fut, avant mon récent exil, maire de mon arrondissement.

1. Calandra est le nom d’une certaine gauche, dont une représentante éminente, prénommée Frédérique, est présentée par le journal Le Parisien comme une « fervente sociale-démocrate », qui « se trouve au PS un héros, François Mitterrand, et un maître à penser, Dominique Strauss-Kahn ».

2. Calandra est le nom d’un certain féminisme : celui des amis de Dominique Strauss-Kahn, le féminisme qui adresse à une militante féministe noire, nommée Rokhaya Diallo, ce viril et patibulaire avertissement : « Si un jour Rokhaya Diallo veut débattre, pas de problème, je la défoncerai ».

3. Calandra est le nom d’un mode particulier de gouvernance, que résume ce geste élégant : rayer d’un trait de plume les semaines de travail de son adjointe déléguée à l’égalité hommes femmes (Emmanuelle Rivier), ayant abouti à l’élaboration d’un programme de réunions, projections-débats, en trois dates, sous prétexte que les intervenantes ont une conception du féminisme différente de la sienne.

4. Calandra est le nom d’une certaine conception du droit, de l’institution judiciaire et de sa fonction. Calandra est le nom de la plainte en justice comme substitut de réponse politique, de l’intimidation en lieu et place de l’argumentation. C’est une procédure épuisante et coûteuse imposée à celles et ceux qui n’en ont pas nécessairement les moyens, pas en tout cas à égalité avec une édile grassement rémunérée, gracieusement défrayée, généreusement entourée, assistée, conseillée.

5. Calandra est le nom d’une ignorance que d’aucuns et d’aucunes s’autorisent, dans des milieux pas nécessairement autorisés mais légitimement exaspérés, à qualifier d’ignorance crasse. Calandra, pour être plus précis, est le nom d’une inculture décomplexée qui permet de se poser comme féministe tout en avouant tranquillement, à propos d’une des fondatrices des Gouines Rouges et du MLF (Mouvement de Libération des Femmes), d’une des quelques activistes qui ont rendu l’hommage à la femme inconnue du soldat inconnu, d’une des initiatrices du Manifeste des 343 pour le droit d’avorter, de la co-fondatrice, avec Simone de Beauvoir, des revues de référence Questions féministes et Nouvelles questions féministes, de l’une des théoriciennes françaises actuelles les plus traduites et étudiées dans le monde : « Christine Delphy ? Je ne la connais pas, mais si elle dit la même chose (que Rokhaya Diallo), je la mettrai dehors aussi ».

6. Calandra est le nom d’une langue, d’un langage, d’un art oratoire. Calandra est une manière de parler, et donc aussi, par là-même, une manière de penser, et une manière de vivre. Écoutons, à nouveau, car cela en vaut la peine : « Si un jour Rokhaya Diallo veut débattre, pas de problème, je la défoncerai ». Il s’agit bel et bien d’un propos public, tenu à un journaliste l’interviewant.

7. Calandra est le nom d’une singulière aversion à l’égard de Tariq Ramadan, dont quelques âmes sensibles et une poignée d’esprits chagrins se sont autorisés – en ont-ils le droit ? – à interroger les ressorts, en avançant, arguments à l’appui, l’hypothèse islamophobe.

8. Calandra est le nom d’un humour. Calandra plus précisément est le nom d’un humour que d’aucunes et d’aucuns, taquins et faquines, s’autorisent dans des milieux toujours pas autorisés, à ressentir – mais en ont-ils le droit ? – comme offensant. Calandra est le nom d’un sale goût dans la bouche lorsqu’on lit que la féministe noire Rokhaya Diallo est « faite pour être féministe comme moi pour être archevêque », ce qui revient à lier l’option politique féministe à une capacité naturelle (certaines femmes étant faites pour, et d’autres pas), et à opposer à ladite militante noire un interdit de se revendiquer féministe aussi implacable, voire ontologique, que celui qui empêche une femme d’être archevêque. Calandra est le nom d’un questionnement : a-t-on le droit de se demander pourquoi un personnage public nommé Rokhaya Diallo, dont les prises de position féministes sont notoires, est aussi expéditivement, catégoriquement, ontologiquement déclaré incompossible avec l’être-féministe ? Calandra en somme est le nom de deux questionnements : est-il paranoïaque, et est-il illicite, d’entendre dans cette punchline de l’édile du vingtième quelque chose comme du racisme ?

9. Calandra est le nom d’un archevêque. Diallo est le nom d’une féministe.

10. Calandra est l’arbre qui cache la Fourest.

11. Faire Calandra : sortir de soi une substance dégoûtante et puante, mêlant ignorance, arrogance, vulgarité, brutalité.

12. Calandra, nom féminin, qualifie ce dont Georges Frêche est le nom masculin.