Accueil du site > Études de cas > Divers > Des résultats bien définitifs pour une enquête « à paraitre »

Des résultats bien définitifs pour une enquête « à paraitre »

Le coup double d’Olivier Galland contre la sociologie et les jeunes « d’origine étrangère »

par Renaud Cornand
5 décembre 2017

Si des chercheurs en sociologie peuvent parfois être invités à s’exprimer dans la presse, il est extrêmement rare que la publication de travaux de sciences sociales soulèvent un grand intérêt médiatique, sauf exception.... Il semble en fait qu’il existe une méthode efficace pour favoriser la publicité de résultats de recherche : reprendre, en leur donnant les atours de la scientificité, les poncifs les plus éculés du sens commun. Et s’il est bien un domaine où cette stratégie apparaît particulièrement efficace, c’est celui des études concernant l’immigration [1]. Un exemple frappant de cette démarche nous est donné par l’étude conduite par Olivier Galland et Anne Muxel sur les jeunes et la radicalisation, dont la présentation des seuls « premiers résultats » au cours d’une conférence de presse en mars 2017 a donné lieu à une remarquable médiatisation : Le Figaro [2], Le Monde [3], France Culture [4], parmi d’autres...

En novembre, si les conclusions de ce travail restent encore « à paraitre » selon l’un des auteurs lui-même, leur diffusion se poursuit. Pour expliquer ce qui apparaît au premier regard comme un paradoxe, il faut relever que les affirmations tirées de cette enquête surfent sur deux tendances : la stigmatisation de l’islam et des populations qui y sont communément assimilées d’un côté, et de l’autre une violente offensive contre la sociologie menée à partir de l’intérieur même de ce champ. L’article du numéro de novembre de la revue Le Débat signé par Olivier Galland utilise l’une pour nourrir l’autre.

Contre la sociologie

Le dossier publié dans Le Débat, intitulé « la sociologie au risque d’un dévoiement », dont ce texte fait partie, a fait l’objet d’une double page dans Le Monde du 24 novembre, reprenant partiellement les contributions de Olivier Galland, Dominique Schnapper, Gerald Bronner et Etienne Géhin, complétées par une seule interview apportant la contradiction, celle de Bernard Lahire. L’orientation de ces articles est résumée par Bronner et Géhin : la sociologie qu’ils nomment « déterministe » « même sous une forme affaiblie (…) pourrait promouvoir de fait une "culture de l’excuse" car elle offre un récit idéal pour tout individu tenté d’expliquer ses défaillances, ses fautes ou ses échecs par l’action fatale de causes (sociales, psychologiques ou biologiques) sur lesquelles il n’a pas de prise ».

Cette charge, reprenant certains propos de Manuel Valls [5], vise en fait à décrédibiliser tout projet de compréhension rationnelle du monde social et donc toute recherche en sociologie : elle défend une position fondée sur les notions de « mérite, de responsabilité ou de moralité ». Prétendant porter la vision de la sociologie comme « science positive », les auteurs défendent ainsi explicitement un discours politiquement situé bien qu’ ils refusent de l’assumer comme tel. Sous couvert de dénonciation d’une science pas assez « neutre », ces chercheurs promeuvent en réalité leur propre vision idéologique du monde : derrière l’alibi de la défense de la « science », reste une énième attaque réactionnaire contre les sciences sociales.

Contre les jeunes « d’origine étrangère »

C’est donc ce paradigme prétendument « positiviste » qu’Olivier Galland se propose d’appliquer aux travaux sur l’immigration. L’introduction du texte, truffée de pré-notions et d’amalgames, donne le ton :

« depuis une dizaine d’années, le processus [d’intégration des populations d’origine étrangère] semble s’être arrêté, voire inversé, et la participation de jeunes Français d’origine étrangère, formés à l’école de la République, à des actes terroristes en France et à l’étranger, en est la dramatique illustration ».

Révélant à la fois la perspective intégrationniste dans laquelle l’auteur admet s’inscrire [6], et une logique de suspicion raciste assimilant explicitement « origines étrangères » et terrorisme, l’affirmation reprend à son compte les classifications du sens commun. Pour Olivier Galland il y a donc les Français « d’origine étrangère », concernés de près ou de loin par les attentats terroriste puisque supposément musulmans, et les autres. Des propos si conformes au discours médiatique dominant qu’ils peuvent être formulés sur le ton de l’évidence...

Critiquer cette démarche ne revient pas à nier qu’il existe des expériences communes aux individus désignés par leur « origine étrangère », qu’on peut aborder à partir de certaines catégories. Il en existe de bien plus pertinentes que celles de leur « origine », comme le propose par exemple Nicolas Jounin ou encore comme l’illustre l’enquête TeO qui montre le poids des trajectoires migratoires sur les discriminations (à l’école, sur le marché du travail, dans les relations avec la police, dans les loisirs) et leur ressenti [7].

Olivier Galland ne nie pas ces discriminations mais propose d’ interpréter les déclarations de celles et ceux qui en sont les victimes à partir du paradigme anti-sociologique qu’il défend : si les Arabes et les Noirs se sentent discriminés, il faudrait envisager la part de responsabilité qui leur revient. Autrement dit :

« ne se sentant pas français, certains immigrés ou descendants d’immigrés ne peuvent-ils, dans un même mouvement, rejeter toute idée d’être reconnus comme tels ? ».

A la manière dont certains intervenants les plus en vue dans le champ médiatique dénoncent le silence imposé par le « politiquement correct », ou dont d’autres études prétendaient montrer que la religion musulmane défiait l’école, Olivier Galland s’emploie à mettre en lumière les particularités des jeunes « d’origine étrangère » en s’opposant à la « sociologie du déni qui reste aveugle et sourde à des questions qui pourtant taraudent la société et dont les citoyens ordinaires ont une conscience aiguë ».

Il y aurait beaucoup à dire sur l’implicite de cette déclaration guerrière, notamment sur le déni de l’exigence scientifique de reformulation de questions « ordinaires » en questions de recherche, ou encore cette aisance avec laquelle, sans s’embarrasser de preuve, on fait parler les « citoyens », on devine leurs « questions ». Contentons nous ici d’examiner les trois thèses que soutient l’auteur : les jeunes « d’origine étrangère » sont plus homophobes, plus sexistes que les autres, et ils rejettent le principe de laïcité.

L’enquête sur laquelle il s’appuie ne s’est pas basée sur un échantillon représentatif de la jeunesse française, ce qui devrait tout de même fortement limiter les généralisations utilisées. Anne Muxel le revendiquait d’ailleurs en mars :

« nous avons choisi de sur-représenter certaines catégories dans notre échantillon en introduisant des critères de sélection des établissements scolaires : lycées situés en ZUS, où sont scolarisés une plus forte proportion de jeunes issus des catégories populaires ou issus de l’immigration, et où l’on compte en plus grand nombre des jeunes de confession musulmane » [8].

Pourtant, sous la plume de Galland, ce qui pourrait au mieux être conçu comme des pistes de travail réclamant réflexions, discussions, approfondissements et vérification empirique solide (bref, ce en quoi consiste un travail sociologique) se transforme en autant d’affirmations définitives. Florilège :

« 43 % des jeunes originaires du Maghreb et 45 % des jeunes musulmans ne sont "pas du tout d’accord" avec l’idée que "l’homosexualité est une façon comme une autre de vivre sa sexualité" » ; « 43 % des Maghrébins (et seulement 30 % des garçons de cette origine) ne sont "pas du tout d’accord" avec l’idée que "le rôle principal des femmes est de s’occuper de la maison et des enfants" ».

L’échantillon enquêté n’est pas représentatif de la jeunesse française mais les formulations laissent penser que le sous-échantillon est censé être représentatif des « jeunes originaires du Maghreb », qui deviennent quelques lignes plus tard des « Maghrébins » ! Sans doute un exemple de ce que Galland présente comme une sociologie qui « assume une position d’extériorité et de neutralité par rapport aux acteurs sociaux ». Concernant l’« intégration », en matière de laïcité, c’est l’adhésion au principe d’exclusion des jeunes filles voilées des établissements scolaires qui est testée :

« 45 % des jeunes d’origine maghrébine ne trouvent "pas du tout normal" que "les jeunes filles qui souhaitent porter le voile en raison de leurs convictions religieuses ne puissent pas le faire à l’école" ».

Faire preuve d’intégration en matière de laïcité consisterait donc à défendre de la laïcité une conception excluante et discriminatoire, dénoncée comme telle par de nombreux chercheurs, militants, responsables politiques et instances internationales, fondée sur l’idée d’exclusion des femmes musulmanes. Celle dont Galland doit considérer qu’elle constitue un fondement de la République française. Neutralité quand tu nous tiens....

Et si le lecteur avait oublié qu’il ne fallait pas mobiliser le registre des discriminations pour envisager les expériences individuelles de la population enquêtée, l’auteur le rappelle en conclusion :

« à ce stade de leur vie, en tout cas, ces jeunes ne se vivent pas particulièrement comme des victimes sociales ou économiques ».

Pourtant le même Olivier Galland déclarait en mars 2017 que « le sentiment d’être discriminé est deux fois plus marqué dans notre échantillon, notamment chez les jeunes de confession musulmane ou d’origine étrangère », et il devrait savoir qu’on ne peut réduire la discrimination à l’expression de ce sentiment, encore moins dans le cadre d’une enquête.

Discriminations ? Plus largement : conditions sociales d’existence ? Ne cherchez pas : puisqu’on vous dit que c’est leur origine qui les prédispose à une vision « radicale » ou « radicalisée » du monde !

On aura bien compris que l’objectif n’est pas la cohérence mais l’imposition d’une lecture strictement culturaliste des représentations des jeunes enquêtés, comme on aura compris que le renforcement du mépris des populations racisées ne peut s’embarrasser de rigueur méthodologique ni de réflexion sur les catégories utilisées. Des principes peut-être (on l’espère) valables pour les étudiants à qui ils s’adressent, mais que les tenants de la sociologie comme « science positive » ne semblent pas s’appliquer à eux-mêmes. Au final, on est en droit de se demander si l’objectif – hautement politique – d’Olivier Galland n’est pas de décrédibiliser toute approche visant à éclairer les situations concrètes connues par les populations qu’il enquête au profit d’une fixation sur leur « origine ».

Ne rien comprendre aux rapports sociaux, pour ne surtout rien y changer.

Notes

[1] Stratégie dont avait déjà profité Hugues Lagrange pour promouvoir son ouvrage Le déni des cultures.

[5] Qui avaient en leur temps suscité des réponses. Par exemple http://www.liberation.fr/debats/2016/01/12/culture-de-l-excuse-les-sociologues-repondent-a-valls_1425855 et Bernard Lahire « pour la sociologie et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse » ». La Découverte. 2016. Sur la médiatisation massive des propos de ces auteurs voir http://www.acrimed.org/Le-Point-et-Pour-la-science-mettent-de-l-ordre

[6] c’est-à-dire posant comme horizon la résorption des différences culturelles posées comme problème, et l’adoption de pratiques et de styles de vie supposément « français »

[7] Cris Beauchemn, Christelle Hamel, Patrick Simon (dir) Trajectoires et origines. Enquête sur la diversité des populations en France. INED 2016