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Critique de l’anti-politiquement correct

Réflexion sur un lieu commun de la rhétorique réactionnaire

par Faysal Riad
6 novembre 2013

L’expression « politiquement correct » s’emploie généralement comme quolibet mis au service d’arguments réactionnaires pour disqualifier toute thèse adverse. Presque personne ne se dit « politiquement correct » : pour les racistes, les sexistes, les homophobes, le politiquement correct c’est toujours cette prétendue « chape de plomb », cette idéologie écrasante qui serait brutalement et arbitrairement imposée par les tristes sires qui défendent l’égalité, combattent les injustices et n’aiment pas les discriminations. L’expression permet de présenter la défense de l’ordre sous les traits de la subversion. C’est un procédé rhétorique fort efficace qui permet de faire passer un discours dominant pour minoritaire, la lâcheté, le conformisme et le larbinisme pour du courage.

Un monde inversé

Alors que « dans la vie réelle » les antiracistes, les féministes et les militant-e-s contre l’homophobie sont loin d’occuper des positions dominantes et que les discriminations sont massives et systémiques, les dominants travaillent souvent à inverser, dans leurs discours, les rapports de force structurant l’ordre social : eux les ministres, les députés, les sénateurs, les intellectuels médiatiques omniprésents, seraient soumis à une « dictature » les empêchant de dire ce qu’ils répètent pourtant un peu partout sans jamais être inquiétés. À les en croire, ils seraient poursuivis dans les plateaux de télévision, les maisons d’édition et les palais de la république par une armée omnipotente de féministes roms musulmanes voilées et homosexuelles... Cette bien curieuse foule est visiblement incapable « dans la vie réelle » - comme dit Sébastien Fontenelle dans son indispensable étude sur ce genre de procédés [1] - de les faire taire. Mais cela ne saurait empêcher les dominants en tous genre de prétendre qu’on ne les laisse pas tenir des propos qu’ils revendiquent comme légitimes, pleins de bon sens, et se contentant de décrire, tout simplement, la réalité telle qu’elle est.

Une grande partie des textes et des discours qui brandissent le spectre du politiquement correct, s’attachent à désigner une réalité qui est en fait une construction largement fantasmagorique. Ils ont même toutes les caractéristiques de la projection schizophrène. C’est généralement sur un tout autre registre que reposent les discours des personnes elles-mêmes habituellement visées par l’accusation de politiquement correct (en gros des progressistes, ou juste des personnes non-racistes, non-homophobes ou non-sexistes). Nous avons alors souvent affaire à des plaidoyers qui s’attachent à réfuter et à déconstruire des accusations injustes, leurs auteur-e-s passent leur temps à se dédouaner, à se justifier en démontrant qu’ils-elles n’ont rien fait de mal. En vain. Car la rhétorique réactionnaire, n’ayant rien de rationnelle, comme l’a démontré Albert O. Hirschman, elle ne s’adresse chez l’humain qu’aux parties de l’être inaccessibles à l’argumentation honnête et logique.

Ne désirant pas spécialement m’adresser aux parlementaires, aux éditocrates et autres idéologues officiels, je propose pour ma part une autre démarche : soumettre aux personnes sensées, non-polluées par ces visions retournées du réel, une analyse non pas du politiquement-correct, mais plutôt de cette posture anti politiquement-correcte. En effet ce sont bien ces détracteurs du « politiquement correct » qui ont imposé cette expression ridicule dans le débat public, ses thèmes, ses sujets, et son éternel cercle vicieux : des accusateurs qui accusent à tort et à travers, et des accusés qui se défendent de fautes tout aussi imaginaires.

De la prétérition mentale structurale

Que dit l’anti politiquement-correct ?

Par exemple ceci :

« Pourquoi on est contrôlé 17 fois ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs ou arabes, c’est comme ça, c’est un fait. »

On le sait, ces propos d’Eric Zemmour, l’omniprésent journaliste du Figaro, sont à la fois réactionnaires et totalement faux. Pourtant cela n’empêche nullement Eric Zemmour et ses nombreux collègues (Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Elisabeth Levy...) de poursuivre tranquillement leur entreprise, et dans le même temps de continuer à dénoncer les « foudres du politiquement correct » [2]

Des auteurs moins caricaturaux et ayant même parfois une certaine notoriété à gauche ou dans les milieux anarchistes, peuvent céder à ces délires.

Jean-Claude Michéa, philosophe jadis perçu comme proche des idées socialistes (au sens historique du terme) et désormais pourfendeur des idées progressistes dans les médias dominants, ose écrire aujourd’hui que « la figure du travailleur immigré (qui exerçait encore un rôle rédempteur majeur dans la théologie de la « Gauche prolétarienne ») a progressivement cédé la place à celle de l’immigré en général (…) puis, enfin, à celle de l’immigré clandestin (ou du « sans-papiers »), devenue l’unique figure messianique autorisée dans le catéchisme des « nouvelles radicalités » parisiennes. » [3].

Par une série extrêmement dense de réductions, confusions, amalgames, occultations et mensonges, l’auteur parvient en un minimum de mots à résumer l’état d’esprit délirant de l’anti politiquement-correct. Il cite Manuel Valls en exergue de son ouvrage comme exemple du socialiste traître travaillant à la promotion du libéralisme c’est-à-dire, selon sa vision, travaillant à la promotion d’une politique favorable au patronat, qui serait forcément de ce fait aussi hostile aux petites gens qu’elle serait “laxiste” et “angélique” face à l’immigration.

Ce faisant, il ne voit pas (ce qui pourtant saute aux yeux de n’importe quelle personne qui ne s’imagine pas - comme cela semble parfois le cas en filigrane dans les textes de Michéa – que Sartre, Sayad et Fanon seraient ministres d’un gouvernement dirigé par Simone de Beauvoir) que ledit Valls est un ministre de l’intérieur...disons pas très favorable aux immigrés roms ; et dont les dispositions vis-à-vis de l’islam n’ont rien d’à proprement parler « libéral ». Le réel n’est pas toujours conforme à la vision faussement cohérente, idéaliste et totalement déconnectée de toute analyse sociologique qui ressort des dissertations de Michéa : les dominants ne se soucient généralement que très peu d’être en conformité avec tous les aspects d’une doctrine dont ils n’hésitent jamais, lorsque cela peut servir leurs intérêts, à n’en revendiquer que certains principes, quitte à être en contradiction avec l’essentiel de ce qui fonde ladite doctrine.

Cela, les dominés le savent bien : il ne serait venu à l’esprit d’aucun Algérien jeté dans la Seine le 17 octobre 1961 de crier à la contradiction des policiers avec le-véritable-esprit-de-la-république. Comme il ne viendrait sûrement pas à l’esprit d’une femme assassinée sous les coups de son mari violent de rappeler à ce dernier à quel point il peut lui-même être très gentil, aimable et non-violent avec son patron bien-aimé. Dans les faits, un ministre libéral sur le plan économique peut très être anti-libéral sur bien d’autres plans...et c’est même cela qui est la norme dans notre cher et vieux pays.

Puisque le discours anti politiquement-correct est imperméable au réel, seule une mise en perspective sociologique peut lui donner sens : il participe d’une logique de dénis, d’auto-justifications classiques chez les dominants, qui produisent une image inversée des rapports de force structurant l’ordre social. En prétendant que ce qu’ils répètent partout en toute tranquillité ne peut pas être dit ou les expose à un « lynchage », ces dominants confèrent à leurs propres mots une valeur qu’une analyse des plus succintes réduirait au néant. Comme une sorte de prétérition mentale structurale, filée, délirante et interminable.

En se présentant comme menacés par des « foudres » qui n’existent que dans leurs discours, en évoquant le point de vue non-réactionnaire de manière uniquement péjorative et la « correction » comme une dictature, peu à peu, « l’incorrection » - ou dits en d’autres mots la discrimination et la stigmatisation - devient pour l’argumentateur réactionnaire légitime en soi. La méchanceté, le mensonge ainsi que la soupe servie aux ministres expulseurs de Roms et chasseurs de voiles, passent pour du courage.

S’ils se présentent comme courageux et honnêtes, leur interlocuteur est forcément pleutre et malhonnête. Si le courage consiste à être favorable à l’expulsion de Roms ainsi qu’à la chasse aux Musulmans, l’antiracisme se transforme subitement sous l’effet de cette fausse logique, en une abjection hypocrite insupportable. C’est ainsi qu’est née et s’est développée ces dernières années cette idéologie de droite « anti-bobos » [4], s’exprimant depuis ce monde parallèle réactivé par certains syntagmes fertiles (« angélisme », « politiquement-correct », « droit-de-l’hommisme » etc). Ainsi s’opère un retournement symbolique solidaire de l’expression décomplexée d’idées d’extrême-droite.

Notes

[1] Sébastien Fontenelle, Les Briseurs de tabous, intellectuels et journalistes « anticonformistes » au service de l’ordre dominant, La Découverte, 2012 ; cf aussi les travaux essentiels de Pierre Tevanian et Saïd Bouamama

[2] Laurent Dandrieu, Valeurs actuelles, juin 2010, voir l’étude que lui consacre Sébastien Fontenelle, op.cit).

[3] Jean-Claude Michéa, La Double pensée, Retour sur la question libérale, Champs essais, Flammarion 2008, page 55

[4] analysée par Sylvie Tissot, http://lmsi.net/Comment-la-critique-des-bobos-est