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(Grosses) approximations et (vastes) emprunts

Quelques rappels sur le cas Attali

par Mathias Reymond
21 novembre 2009

Exclure Thierry Henry de l’équipe de France, au nom du devoir d’ exemplarité : c’est ce qu’ose – c’est d’ailleurs la principale qualité des grands éditocrates : ils osent tout – préconiser Jacques Attali, dont le moins que l’on puisse dire, pourtant, est qu’il est très, très, très loin, en matière d’exemplarité, d’avoir une quelconque légitimité à ouvrir sa bouche. C’est ce que rappelle Sébastien Fontenelle sur son toujours excellent blog Vive le feu. Nous versons, nous aussi, quelques pièces au dossier – tirées d’un livre fort recommandable : Les éditocrates, qui vient de paraître aux éditions de La Découverte.

Major de Polytechnique, énarque, ingénieur du corps des mines, économiste, auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, analyste politique, ex-conseiller spécial de François Mitterrand, ex-président de la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) et consultant en entreprise, Jacques Attali, éditorialiste à L’express et chroniqueur sur Europe 1, est un homme-orchestre. Ami des puissants et copain des artistes, il déclare en 1998, sans fausse modestie :

« Déjà quarante chefs d’État m’appellent par mon prénom. ».

Il n’est évidemment pas question de nier l’étendue des connaissances de Jacques Attali, dont la panoplie embrasse la politique française, les conflits internationaux, l’écologie, l’informatique, la finance, la croissance économique, la grippe A et la culture. Mais la lecture attentive de ses écrits ouvre aux lecteurs quelques surprises…

Dans une chronique parue dans L’Express du 15 mars 2004, au lendemain des élections législatives espagnoles, l’éditorialiste glose sur la victoire de la droite espagnole… alors que ce sont les socialistes qui viennent de l’emporter :

« Aujourd’hui, ne sont plus à gauche que les gouvernements suédois, britannique et allemand. (…) Après la Grèce, qui vient de passer à droite, après l’Espagne, on verra sans doute le Luxembourg conforter très largement sa majorité libérale. »

Plus loin, il réitère :

« Après l’attentat de Madrid, la victoire de la droite en Espagne le confirme. »

La bévue vient du fait que l’auteur avait parié – avant le bouclage du journal – sur la victoire des conservateurs [1]. Rien ne sert de courir, il faut partir à point.

Cette prédiction ratée indique simplement que Jacques Attali ne peut pas être spécialiste de tous les sujets. Ses journées sont longues : ses interventions dans les médias, la rédaction de ses livres, ainsi que ses activités au sein de son association (PlaNet Finance) et de sa société de conseil (A & A) ne lui laissent pas autant de temps qu’il le souhaiterait pour s’informer.

Lorsqu’il s’attelle par exemple à la biographie de Karl Marx (après celle de Blaise Pascal et avant celle de Gandhi), l’auteur paraît découvrir le sujet et commet un nombre considérable d’erreurs factuelles et d’approximations historiques [2] :

- Jacques Attali prétend que la Douma a été dissoute à la fin de 1905, alors qu’elle ne sera élue qu’en avril 1906.

- L’assassin de Jean Jaurès, Raoul Villain, était selon lui un « anarchiste », alors qu’il était proche des ultranationalistes et des monarchistes.

- Toujours selon Jacques Attali, « Staline a été promu au secrétariat général du parti à la mort de Lénine », alors qu’il a été nommé secrétaire général du comité central le 4 avril 1922, lors d’une réunion à laquelle Lénine a participé.

- Contrairement à ce qu’écrit le biographe occasionnel de Marx, les dirigeants du Parti communiste allemand August Thalheimer et Heinrich Brandler n’ont jamais été rapatriés en URSS et n’ont jamais été éliminés.

- Enfin, parmi les plus belles perles, retenons celle-ci : Attali confond le Palais d’été (situé à Pékin) et le Palais d’hiver (Saint-Pétersbourg).

Comme le confia un jour François Mitterrand, Jacques Attali « est peut-être devenu plus soucieux du nombre de ses lecteurs que de vérité historique » [3].

Mais ces récentes (et répétitives) approximations ne doivent pas faire oublier le lourd passé éditorial de Jacques Attali. En 1982, le conseiller de François Mitterrand publie une Histoire du temps chez Fayard. L’ouvrage est alors un véritable récital de copier-coller. Au moins trois auteurs sont plagiés : Ernst Jünger avec Essai sur le temps [4], Jean-Pierre Vernant avec Mythe et pensée chez les Grecs [5] et Jacques Le Goff avec Pour un autre Moyen Âge [6].

S’il copie mot pour mot certains passages du texte de Jünger [7], il n’a aucun scrupule à faire quelques arrangements avec ceux de Vernant et Le Goff.

Ainsi cette phrase chez Vernant :

« Chaque race possède sa temporalité propre, son âge, qui exprime sa nature particulière et qui, au même titre que son genre de vie, ses activités, ses qualités et ses défauts, définit son statut et l’oppose aux autres races »,

devient chez Attali :

« Depuis cet âge, chaque race humaine possède sa temporalité propre, son “âge”, qui exprime sa nature particulière et qui, au même titre que son genre de vie, ses activités, ses qualités et ses défauts, définit son statut et l’oppose aux autres races. »

Onze années passent. En 1993, une autre polémique éclate, cette fois à propos de l’ouvrage Verbatim [8], recueil d’entretiens entre François Mitterrand et différents interlocuteurs, dont Élie Wiesel. L’éditeur de ce dernier, Odile Jacob, assure alors que quarante-trois passages de ce qui devait devenir un livre de conversations entre le président et le prix Nobel de la paix [9] ont été reproduits dans celui de Jacques Attali [10]. Mais le culot d’Attali n’a pas de limite, puisqu’il va même jusqu’à changer les dates et les lieux des conversations et prétendre que les propos de Mitterrand furent recueillis par lui-même et non… par Élie Wiesel [11]. La controverse ne s’arrête pas là. À tour de rôle, Jack Lang, Robert Badinter, Pierre Mauroy et Laurent Fabius affirment que leurs propos ont été déformés…

Apparemment, l’honnêteté intellectuelle semble être un trait de caractère superflu chez notre écrivain. Plus récemment, lors de l’émission « Ripostes » consacrée à François Mitterrand (France 5, 8 janvier 2006), alors que sont évoquées les relations de l’ancien président avec Vichy et la Résistance, Attali, péremptoire, lâche :

« J’ajoute, là-dessus, que beaucoup de gens qu’on nous présente comme des héros, des repères moraux, je pense en particulier à Jean-Paul Sartre ou Albert Camus, à cette même époque où Mitterrand est dans la Résistance, sont en train de boire des coups à Saint-Germain, avec les Allemands. »

Ces propos ont le don d’énerver Claude Lanzmann. L’ancien secrétaire de Sartre rappelle dans Libération [12] que c’est à cette époque que le philosophe a publié L’Être et le Néant et que si ses pièces – Les Mouches et Huis Clos – étaient jouées dans la France occupée, c’était surtout parce que la censure allemande était peu perspicace, et il ajoute :

« Le public d’abord puis les critiques des journaux collaborationnistes comprirent parfaitement, eux, l’injonction à la révolte et le dynamitage radical qui sont le cœur, alors, du théâtre de Sartre. »

Mais dans cette affaire, le plus cocasse est à venir. Agacé donc par une telle déformation de la vérité, Claude Lanzmann appelle Jacques Attali pour comprendre. S’en suit une étonnante conversation retranscrite par le réalisateur de Shoah lui-même :

« “Je n’ai jamais dit “avec les Allemands”, m’a-t-il d’emblée rétorqué, (…) j’ai dit qu’ils “buvaient des verres à Saint-Germain-des-Prés pendant l’Occupation”.” “Non, vous avez dit qu’ils buvaient non pas des verres mais des “coups avec les Allemands’”. “Je sais ce que j’ai dit, je n’ai jamais dit “avec les Allemands”, je ne suis pas gâteux.” “J’ai la cassette, voulez-vous que je vous la fasse entendre ?” Le ton monte : “Je sais ce que j’ai dit, je n’ai pas d’admiration pour ces gens-là, j’ai simplement voulu dire qu’ils ont manqué de courage physique. Au revoir, monsieur.” “Un instant encore, je vous prie. Sartre était physiquement très courageux, je l’ai vu se battre contre plus forts que lui, mais ce n’est pas la question. Je répète que vous avez dit : “Ils buvaient des coups avec les Allemands”.” Derechef : “Je ne suis pas gâteux tout de même.” “Vous n’êtes pas gâteux ?” “Au revoir, monsieur.” Ainsi se termina cette édifiante conversation. » [13]

Jacques Attali pourrait faire sienne la phrase de Gustave Flaubert :

« On se sauve de tout par l’orgueil. »

Même du ridicule…

P.-S.

Ce texte est extrait du livre collectif Les éditocrates, publié par Mona Chollet, Olivier Cyran, Sébastien Fontenelle et Mathias Reymond aux Éditions La Découverte, que nous recommandons vivement.

Notes

[1] Voir Stéphane LEROY, « Espagne : Attali manie mieux la gomme que le crayon »,

<www.acrimed.org> ;

, 1er avril 2004.

[2] Comme l’a souligné avec justesse l’historien Jean-Jacques Marie, « Jacques Attali, un faussaire au petit pied », Les Cahiers du mouvement ouvrier, n° 27, août 2005.

[3] Cité par Pierre FAVIER et Michel MARTIN-ROLAND, La Décennie Mitterrand, tome 4, Seuil, Paris, 2001, p. 722.

[4] Bourgois, 1980

[5] Maspero, 1965

[6] Gallimard, 1977. Voir < www.leplagiat.net/Page015.html > .

[7] Notamment celui-ci : « La gnomonique était déjà une science exacte chez les Égyptiens. Le calcul des heures solaires, tant d’après la longueur que d’après la direction de l’ombre leur était familier. »

[8] Fayard

[9] Élie WIESEL et François MITTERRAND, Mémoire à deux voix, Odile Jacob, Paris, 1995.

[10] Voir L’Humanité, 22 mai 1993.

[11] S’il n’a pas cité Élie Wiesel, c’est « par respect pour lui. Je n’ai pas voulu l’y mêler dans la mesure où je savais qu’il allait utiliser cela dans son propre livre » (ibid.). De son côté Élie Wiesel s’est dit « blessé » et « déçu » : « Il a manipulé des textes, des dates, des lieus, ça c’est grave. […] Il s’est substitué à moi comme interlocuteur » (20 heures, TF1, 20 mai 1993).

[12] 31 janvier 2006

[13] Libération, 31 janvier 2006.