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Inch Allah l’égalité ! (Deuxième partie)

Entretien avec Cécilia Baeza, Ismahane Chouder et Malika Latrèche, du Collectif des Féministes Pour l’Égalité

par Cécilia Baeza, Ismahane Chouder, Malika Latrèche
6 mars 2014

« Un féminisme non pas contre, mais avec l’Islam – et pourquoi pas ? ». Cette formule de Christine Delphy [1] peut résumer la démarche des femmes musulmanes, voilées ou non, qui, comme Ismahane Chouder ou Malika Latrèche, se retrouvent avec des « non-musulmanes » au sein du Collectif des féministes pour l’égalité. Dans l’entretien qui suit, extrait du recueil Les filles voilées parlent, trois présidentes successives du collectif, Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Cecilia Baeza (« non-musulmane, mais souvent prise à partie comme ‘islamogauchiste’ ou comme ‘chienne de garde des voilées’ ») nous racontent les épisodes tantôt douloureux, tantôt cocasses, souvent les deux ensemble, qui ont accompagné l’émergence de ce nouveau mouvement féministe.

Première partie : 2004-2005 : Naissance d’un collectif

Cécilia Baeza :

Heureusement pour nous, peu de temps après la Marche parisienne de 2005, il y a eu un moment beaucoup plus réjouissant : la « Marche mondiale des femmes », qui s’est tenue le 29 mai 2005 à Marseille. Pour cette marche, le CFPE avait décidé de s’impliquer vraiment, justement parce que cela sortait du cadre franco-français, et que la charte rédigée à Kigali nous convenait parfaitement. Nous avons adhéré, au siège qui se trouve au Québec. Et là : aucun problème, on nous a acceptées ! Nous avons préparé un quatre pages (notre journal : Inch’Allah l’égalité !), des badges… Moi, à cette époque, j’étais aussi responsable de l’association Les Sciences Potiches se Rebellent [2] et je participais à ce titre aux réunions préparatoires d’un des cinq forums, sur « Europe et laïcité ».

Nous sommes descendues à Marseille, certaines en voitures, d’autres en train. Au début, tout va bien, sauf que quand nous arrivons au Forum, tout est déjà plein. Moi, je réussis à passer en tant qu’intervenante inscrite au programme, et mon intervention suscite autant d’applaudissements que de huées. Pendant le débat, Ndella se bat dans la salle pour obtenir le micro, et finit par parler, mais dans des conditions très difficiles : un groupe d’une vingtaine de femmes vient se planter devant elle et hurler pour couvrir sa voix, des slogans du genre :

« Non au voile ! »

Malheureusement pour eux, Ndella a une voix qui porte, et elle sait se faire entendre ! Et d’autres femmes viennent ensuite nous voir pour nous soutenir :

« C’est bien que vous soyez là ».

Ensuite, la Marche elle même a eu lieu, dans Marseille, avec toujours le même scénario : les Femmes Solidaires [3] ne veulent pas nous laisser défiler, elles bloquent le passage, nous hurlent que nous n’avons « rien à faire là », et c’est finalement une association « autorisée » – les « Shebba », une association, de femmes immigrées de Marseille – qui nous offre l’asile dans son cortège. Et à partir de là, tout s’est bien passé : ambiance chaleureuse, applaudissements des riverains sur notre passage…

Ismahane Chouder :

Quand nous sommes arrivées au Forum à Marseille, la salle était pleine, mais en même temps ils continuaient de laisser entrer certaines femmes, et pas nous ! Nous avons donc essayé de faire le forcing à l’entrée. Nadia de Strasbourg s’est mise à engueuler les vigiles :

« C’est la marche mondiale des femmes, ce n’est pas à des hommes de dire si on a le droit de rentrer ! ».

Du coup, ils se sont confondus en excuses :

« Nous sommes désolés, ce sont les consignes ».

Ndella a fait tout un pataquès, elle a ameuté tout le monde ! Nous avons eu des altercations avec des membres de Femmes solidaires, qui commençaient à nous faire des remarques, alors le ton est monté. Je leur ai dit :

« Vous me parlez sur un autre ton, il est fini le temps des colonies ! ».

Ndella a renchéri :

« Ouais, Bwana c’est terminé ! ».

Finalement Ndella a réussi à s’engouffrer avec deux copines, Marielle et Samia, et elles se sont fait courser par les vigiles !

Quant à moi, avec les autres copines qui restaient, nous avons décidé d’aller sur la pelouse où un autre débat informel s’était improvisé avec toutes les femmes qui étaient restées dehors. Nous étions les seules voilées, et comme par hasard, à peine arrivées, toutes les interventions dérivent vers le voile. Avant d’arriver on entendait leurs débats dans les hauts-parleurs : « discriminations, droit au travail », et dès qu’on est arrivées, elles ont dérivé sur :

« Non au voile ! A bas la Charia ! ».

Tout y est passé. Alors j’ai pris mon courage à deux mains, et même mes pieds ! J’ai fait toutes les invocations [4] que je connais, et j’ai demandé la parole ! Mais la femme qui distribue le micro m’apostrophe :

« C’est pour dire quoi ? ».

Je réponds que je n’ai pas préparé de texte, et la négociation dure cinq minutes, toutes les deux accrochées au micro ! . D’autres femmes, dans le public, commencent à dire :

« Mais laissez-la parler ! »

Et je finis donc par avoir le micro. J’ai tout déballé en cinq minutes : le droit de choisir, la nécessité de décentrer le débat, d’arrêter de focaliser sur le foulard qu’on porte, et enfin la diversité des voies d’émancipation. J’ai dit que c’était anti-féministe de stigmatiser, discriminer et exclure d’autres femmes sous prétexte qu’elles s’écartaient d’un modèle pré-établi. À peine j’avais dit cela que des éradicateurs [5] venues d’Algérie commencent à m’insulter, un homme se met à m’insulter en arabe alors que je ne comprends pas la langue – je ne suis pas arabisante. Une femme vient m’arracher le micro en me disant :

« Vous avez assez parlé ! »

Alors qu’avec mes cinq minutes j’avais parlé moins que toutes les autres ! Mais il y a eu une réaction très positive du public : des femmes se sont mises à dire :

« C’est scandaleux, vous n’avez pas à lui couper la parole ! ».

Et comme ça commençait à devenir bruyant, ça attirait les gens autour. Ils venaient en demandant :

« Qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi le problème ? Qu’est-ce qu’elle a dit de si grave ? ».

Ils n’imaginaient pas que le problème pouvait venir de mon voile.

Cécilia Baeza :

Le pire a été le retour en train. J’avais perdu tous les billets, donc je suis allée dire au contrôleur que nous étions sur la liste de réservation collective au nom de « La Marche mondiale des femmes ». Je le renvoie vers la femme qui avait réservé tous les billets, qui lui confirme que nous sommes bien sur sa liste. Mais arrive alors le petit groupe de Femmes solidaires qui nous déteste, et elles se mettent à dire au contrôleur :

« Non ! Les voilées ne sont pas de la Marche ! »

Comme nous étions à cinq minutes du départ, nous avons fait le forcing et sauté dans un wagon. Le contrôleur nous laisse faire, mais manque de chance : nous nous retrouvons dans le même wagon que les Femmes solidaires ! Et quand Ndella va s’asseoir, la femme à côté d’elle lui dit :

« Non, pas à côté de moi ».

À ce moment là, Ndella craque, et elle prend à parti tout le wagon :

« Mais comment pouvez vous me faire ça ? Je ne suis pas une pestiférée ! J’ai le droit de m’asseoir où je veux ! ».

Et elle s’effondre en larmes. Une femme des Verts lui répond :

« Arrêtez avec vos larmes de crocodiles, vous êtes venues pour provoquer, donc il ne faut pas vous étonner si on vous reçoit mal : c’est le jeu ! ».

Une autre vient voir Ndella et lui dit :

« Tu sais, il faut comprendre : moi, ma fille a subi l’inceste, son père l’a violée, et quand je vois ton foulard je vois toute cette violence, je vois l’inceste… ».

Ndella lui répond :

« C’est horrible, mais moi je n’ai aucun rapport avec ce qui est arrivé à votre fille ! ».

Et cette femme lui a tenu la jambe pendant une demi-heure ! Pendant ce temps, les copines craquent aussi, et tombent en larmes une par une ! Arrive alors Sophie Zafari de la FSU, qui tente une médiation. Au bout d’une demi-heure, nous partons nous réfugier dans un autre wagon. Au bout d’un moment, nous sommes un peu calmées, et nous partons acheter des boissons au wagon restaurant. Et là, manque de chance : encore les Femmes Solidaires ! En nous voyant, elles se mettent à parler de nous à voix haute, bien fort, pour que tout le monde entende :

« Tiens, voilà encore les voilées ! ».

Ndella croise le regard d’une d’entre elles, qui lui demande aussitôt :

« Pourquoi tu me regardes ? Je te plais, hein ? Je suis belle sans foulard ! »

Il y avait plein de gens autour, ils ne comprenaient rien ! Nous avons aussitôt entouré Ndella, en lui disant :

« Ne réponds pas, ça ne sert à rien »…

Et pendant que nous achetions nos sandwiches, elles ont continué, tout haut, à dire des choses du genre :

« Le Coran permet la lapidation des femmes ! ».

Mathilde, une copine des Sciences-Potiches qui ne porte pas le voile, a fini par aller les voir en leur disant gentiment :

« Il faut arrêter, pourquoi vous comportez-vous comme ça ? ».

Et aussitôt, la femme prend tout le wagon a témoins, en criant :

« Ah ! Voilà la chienne de garde des voilées ! La secrétaire de Tariq Ramadan ! ». [6]

(Ce qu’elle n’est évidemment pas.)

Et là, quand même, d’autres membres de Femmes Solidaires, des Africaines (les précédentes étaient « blanches ») sont venues voir Ndella pour lui dire :

« Elles sont folles, tu as parfaitement le droit d’être ici, il ne faut pas te laisser faire. ».

Et pour finir, à l’arrivée à Paris, quand nous sommes descendues du train, nous avons eu droit à une haie d’honneur des mêmes cinq ou six Femmes Solidaires, qui se sont mises à scander un slogan bien connu :

« So-So-So, Solidarité, avec les femmes, du monde entier ! »

Mais en ajoutant :

« Sauf avec les femmes voilées ! ».

Authentique !

Malika Latrèche :

À force de se faire agresser, injurier aux manifestations, nous avons commencé à nous interroger et à douter. La question « Faut-il y aller ou pas ? » traverse le collectif, et ce n’est d’ailleurs pas un débat qui recouvre le clivage « voilées / non voilées ». Il nous traverse toutes, et des voilées comme des non-voilées peuvent pencher dans un sens et dans l’autre.

Pour ma part, sur la Journée des femmes, je reste réservée, parce que je me place du point de vue des féministes qui sont là depuis des années, et qui ne nous ont jamais vu manifester ailleurs. Que peuvent-elles penser ? Il est logique qu’elles se disent :

« Mais qu’est-ce qu’elles viennent faire ici ? Elles viennent revendiquer quels droits ? ».

Moi, je privilégie la proximité et le dialogue, qui nous offrent de meilleures conditions d’écoute et d’échanges de points de vue, en favorisant le discours argumentatif. Ce n’est pas dans le cadre de cette grande Marche des femmes, très symbolique, chargée historiquement, qu’on peut avoir ce dialogue. Y aller, c’est peut-être marquer une présence, mais qu’est-ce que nous mettons comme mots sur cette présence ? J’allais à ces manifs quand je ne portais pas le foulard, et même à la gay pride – je les faisais toutes ! Je me battais contre toutes formes de discriminations. Mais depuis que je porte le foulard, il m’arrive de me faire agresser verbalement, et bousculer physiquement, dans certaines manifs. Alors a fortiori sur le thème des droits des femmes, je m’attends vraiment à des réactions encore plus violentes. J’ai préféré les éviter. En revanche, j’ai participé à toutes les manifestations contre le CPE en tant que parent d’élèves, durant lesquelles une élue m’a interpellée :

« C’est formidable que vous soyez là ! Est-ce qu’il y a d’autres femmes comme vous dans le cortège ».

Et de fait, il y en avait d’autres.

Ismahane Chouder :

Je me souviens qu’en mars 2005, quand nous avons décidé de nous recentrer sur nous mêmes, de ne pas nous épuiser à re-préparer la Journée des femmes, avec les mêmes problèmes de rejet, les mêmes insultes, je n’étais pas d’accord. J’avais dit dans une réunion qu’en tant que femmes, nous nous devions d’être présentes à la Marche du 8 mars.

Là-dessus, je n’ai jamais douté : même si ça m’expose à me faire rejeter, même si c’est dur, je suis pour continuer d’être partout où j’ai la légitimité et l’envie d’être. J’ai une conviction forte, c’est que ma présence n’a pas à être conditionnée par le regard des autres. Nous en avons souvent discuté aussi à PSM [7] : ce qui nous anime, c’est la revendication de droits, et on ne peut pas revendiquer ses droits par la politique de la chaise vide.

Ce qui nous aide aussi, c’est que, malgré toute la violence que nous subissons, nous nous amusons beaucoup ! Les manifs sont toujours des moments qui nous soudent énormément les unes les autres. Nous faisons corps, nous avons une proximité corporelle, et puis nous avons toujours des cortèges chantants, joyeux. Même la Marche du 8 mars 2004 nous a finalement laissé un bon souvenir. Comme nous étions là pour défendre nos droits, nous ne voulions pas nous laisser atteindre ou nous laisser décourager : cela aurait été d’une certaine manière se laisser exclure.

Je dirais même que la violence que nous subissons est proportionnelle à notre entrain. Pour tous ceux qui disent que le voile c’est la soumission ou la tristesse, le fait de voir notre entrain, notre fantaisie, nos danses – par exemple Christine avait fait une danse mémorable avec Radia – cela participe aussi à la déconstruction des clichés, et pour eux c’est une vision insupportable. Cette danse de Christine et Radia, par exemple, une journaliste (Caroline Fourest) a écrit des choses insensées dessus. Elle l’a décrite comme une « danse du ventre » [8] ! Elle aurait dû dire « la danse des sept voiles », ça aurait été encore plus approprié, dans le genre « érotisme et orientalisme » ! En tout cas, nous avons notre manière à nous de répondre à toutes ces insultes : sourire ! C’est une espèce de défi permanent : plus ils nous insultent, et plus nous avons besoin d’être joyeuses, mais plus nous sommes joyeuses, plus ça les rend fous et agressifs !

P.-S.

Propos recueillis par Pierre Tevanian à Paris le 2 juillet 2006. Ce texte est extrait du recueil Les filles voilées parlent, dont nous avons déjà publié l’Introduction, et que nous recommandons vivement.

Notes

[2] Association féministe de l’Institut d’études politiques de Paris, qui a pris parti et milité contre la loi anti-voile au sein du Collectif Une école pour tou-te-s

[3] Groupe féministe proche du PCF, très hostile aux femmes voilées, et favorable à la loi anti-voile.

[4] Prière adressée à Dieu.

[5] Le terme « éradicateurs » désigne au départ les courants politiques algériens les plus hostiles au FIS (Front Islamique du Salut), ou plutôt les courants favorables à l’usage de la répression contre le FIS, qui ont opté en 1992 pour l’interruption du processus électoral, suite à la victoire du FIS. Plusieurs de ces éradicateurs ont pris des positions prohibitionnistes dans le débat français sur « le voile à l’école », au point qu’ « éradicateur » a eu tendance, dans ce débat, à être utilisé comme un synonyme de « prohibitionniste ».

[6] En dépit des positions réelles prises par cet auteur, le nom de Tariq Ramadan est devenu, dans certaines franges du monde militant progressiste et féministe, synonyme d’« intégrisme à visage humain ». Cf. Aziz Zemmouri, Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, Éditions de L’Archipel, 2004.

[7] PSM : Participation et Spiritualité Musulmane. Association musulmane dont fait partie Ismahane Chouder

[8] Cf. Caroline Fourest, La tentation obscurantiste, Grasset, 2005. Sur ce livre, cf., sur ce site, « Sœur Caroline et Frère Jean-Louis ! »