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La nappe phréatique dans ta face !

Adresse à Michel Maffesoli

par Pierre Tevanian
27 mars 2015

Puisque Michel Maffesoli revient sous les feux de l’actualité, dans les pages Faits divers sordides de la vie académique, par le biais notamment d’un amusant canular qui révèle toute l’imposture du personnage Maffesoli et de sa revue Sociétés, voici une non moins accablante pièce que nous versons au dossier, soulignant le caractère non seulement grotesque, mais aussi idéologiquement dégoûtant de la production maffesolienne. Son objet est l’ahurissant ralliement du soi-disant sociologue à la soi-disante droite décomplexée qu’incarna, il y a quelques années, un président nommé Sarkozy...

Michel Maffesoli n’était à mes yeux, jusqu’à présent, qu’un pitre télévisuel parmi cent autres, prophétisant les « nouvelles tendances » de « l’âge démocratique » avec la docte assurance du « sociologue » – mais sans mobiliser aucun des outils quantitatifs ou qualitatifs qui peuvent faire de la sociologie un savoir précieux : statistiques, enquêtes de terrain, travail réflexif sur les concepts et les catégories… Je souriais, comme tout le monde, en voyant parader, pérorer et pontifier sans vergogne le directeur du fantaisiste doctorat socio-astrologique d’Elisabeth Teissier. Je devinais bien que le personnage n’était pas franchement progressiste, j’avais eu vent de son fieffé opportunisme [1], mais je ne le connaissais pas comme idéologue – et ce qu’en matière d’idéologie je viens de découvrir est pour le moins... effrayant.

C’est paru dans Libération du 5 octobre 2010, ça parle de Nicolas Sarkozy, ça s’intitule « Pourquoi tant de haine ? », et ça commence très fort :

« Est-il possible de refuser la dichotomie entre l’enfer et le paradis ? Peut-on, à l’image des humanistes de la Renaissance, aborder un “phénomène”, sine ira et odio, sans colère ni haine ? Ainsi, comment décrypter le fait que Sarkozy provoque, chez les uns, les élites éduquées, tant de réactions hystériques, et chez d’autres (ce peuple si inquiétant) un accord explicite ou implicite ? »

Dès la première phrase, la messe est dite. Au moment même où il invite à refuser la dichotomie, notre auteur en construit une parfaite, en divisant le monde social en deux blocs homogènes et antagonistes : les « élites éduquées » d’un côté et de l’autre « le peuple », qui manifestement ne l’est pas, éduqué – et à lui seul ce premier présupposé laisse songeur.

Loin, très loin de la « neutralité axiologique » à laquelle doit s’astreindre un sociologue digne de ce nom, cette dichotomie typique de la pensée réactionnaire [2] s’accompagne généralement d’un parti pris idéologique aussi nauséabond que prévisible : l’anti-intellectualisme et l’éloge d’un « bon sens » populaire qui n’a d’autre contenu que la projection des penchants humains les plus bas sur un « bas-peuple » censé en avoir le monopole – et ça ne manque pas, puisque toute la page de Maffesoli consiste en une longue incantation contre « les analyses par trop rationnelles » (sic) des « élites éduquées », doublée d’une ôde au petit peuple souffrant et d’un plaidoyer pour ses demandes « populistes ». Là encore, en somme, notre auteur s’empresse de faire ce qu’il vient d’inviter à ne pas faire : il oppose un « Enfer » (le monde intellectuel et militant, dont la colère et la haine politiques sont d’emblée diabolisées sous le nom d’hystérie) et un « Paradis » (l’innocente et joyeuse osmose qui unit le bon peuple à son chef, qui sera l’objet de toute la suite du texte).

Mais procédons avec méthode – sine ira et odio, pour reprendre la cuistre citation latine de notre astro-sociologue. Partons par exemple de quelques données empiriques difficilement contestables :

- aucune enquête digne de ce nom n’a jusqu’à présent établi que les classes populaires manifestent, fût-ce tendanciellement, un quelconque accord avec la politique « sécuritaire » que le président Sarkozy mène à l’encontre des « racailles », de « l’immigration incontrôlée » ou des « roms » (et l’on peut même affirmer qu’en la matière, « la France d’en bas n’a rien demandé » ) ;

- des enquêtes quantitatives aussi bien que qualitatives permettent en revanche de soutenir que la haine et la colère (« ira et odio », donc !) à l’encontre du président existent bel et bien dans une fraction des classes populaires qui est loin d’être négligeable, sous forme d’émeutes et de manifestations, ou sous des formes moins ostensibles mais non moins viscérales ;

- a contrario, « l’élite éduquée », si tant est que la catégorie signifie quelque chose, est loin, très loin d’être unanimement antisarkozyste, si l’on en juge par exemple aux nombreux intellectuels de Cour ralliés au chef de l’extrême droite plurielle, mais aussi aux éditorialistes – plus nombreux encore – qui répètent à l’unisson que le sarkozysme est un humanisme, et qui dénoncent sans merci tout « amalgame » entre le racisme sarkozien et le racisme lepéniste, ou entre le néovichysme sarkozien et l’ancien vichysme (tout au plus notre président est-il « conservateur » sermonnait par exemple Sœur Caroline Fourest pas plus tard qu’avant-hier à la télévision, mais parler à son sujet d’extrême droite serait « laisser entendre que l’extrême droite ce n’est pas si grave que ça » [3]…) ;

- la récente condamnation de la politique anti-roms de la France par la vice-présidente de la Commission Européenne, Viviane Reding, a par exemple donné lieu à une étonnante Union Sacrée des élites politiques et journalistiques françaises qui ont, à gauche presque autant qu’à droite, serré les rangs pour défendre l’honneur du président contre l’outrecuidante ingérence de la Commissaire européenne ;

- Michel Maffesoli lui-même représente à cet égard le paradigme, la figure emblématique d’une posture très largement représentée au sein de « l’élite éduquée » à laquelle, rappelons-le tout de même, il appartient : une posture que provisoirement, avant d’entrer plus avant dans son propos, nous qualifierons pour le moins de complaisante à l’égard du Satrape français.

Mais poursuivons :

« Bien sûr, on peut taxer de populisme le fait que ses déclarations outrancières et guerrières contre les Roms ou les “cailleras” réconfortent ceux qui, au quotidien, chaque jour, vivent en leur présence. »

En quelques mots, avec une fois de plus le délicieux détachement de l’Oracle qui ne s’embarrasse d’aucun fait et d’aucune enquête, la politique anti-roms et anti-« racailles » de Nicolas Sarkozy est tout à la fois :

- euphémisée, puisque réduite au rang d’une gesticulation purement verbale (alors que, de lois en circulaires, de rafles en « démantèlements » et de « bavures » en « reconduites à la frontière », les violences physiques se multiplient à l’encontre des roms, tandis qu’à l’encontre desdites « racailles » – ce sont les termes du président, et ceux du sociologue – prospèrent les violences policières impunies, les exécutions sommaires et les lynchages judiciaires ) ;

- justifiée, puisque le gibier rom et « caillera » est érigé en menace pour ceux qui ont l’insigne malheur de « vivre en leur présence ».

Je pourrais m’arrêter ici, en retournant au « sociologue » sa question-titre :


Pourquoi tant de haine, Michel, à l’encontre des roms et des « cailleras » ?

Mais je n’ai pas fini. Tout d’abord, qu’on me pardonne si je me répète, mais je n’ai, après avoir lu et relu la prose maffesolienne, toujours pas de réponse à ma question : d’où notre sociologue tire-t-il l’affirmation que « le peuple » en général, et celui qui vit « en présence » des Roms en particulier, souffre tellement de ce voisinage, qu’il demande tellement de réconfort et qu’il jouit tellement des propos orduriers du président de la république ?

La réponse maffesolienne, car tout compte fait il y en a bien une, est que toute médiation scientifique est superflue puisqu’il existe deux catégories d’individus d’exception – le « chef » charismatique, dont l’avatar contemporain serait Sarkozy en personne, et le mage inspiré, alias Maffesoli himself – capables, par télépathie, d’entrer en communication immédiate avec « les réactions populaires » :

« L’injure comme catharsis de la violence en quelque sorte. Mais on peut également observer que l’on est en présence d’un phénomène de participation “mystique” d’un chef en phase avec les réactions populaires. Un Sarkozy est là, bien réel, en phase avec la “nappe phréatique” que sont les masses populaires, mais qui ne correspond en rien à ce que les élites, dans leur majorité, ont envie d’entendre, de comprendre, d’interpréter. »

Pourquoi donc s’embarrasser d’enquêtes, de faits, de preuves, quand on a reçu – on ne demandera pas d’où, la question serait malséante – le don de « participer mystiquement » ? Pourquoi perdre son temps à arpenter le terrain quand on a un accès direct et illimité à la « nappe phréatique » ?

Au-delà du manque de sérieux qu’elle révèle, cette mystique de pacotille a ceci d’intéressant qu’elle donne à voir à l’état pur, et dans son plus simple appareil, la vérité politique d’un discours qu’on qualifie trop souvent, et trop vite, de « populiste » – et qu’il serait beaucoup plus approprié de qualifier d’ élitiste. L’opposition manichéenne entre un petit peuple qu’on défend et une élite éclairée qu’on dénonce débouche en effet souvent – et c’est en tout cas flagrant dans le cas de Maffesoli – sur un rabaissement radical du peuple (réduit ici à l’état de « masse » informe, littéralement renvoyé sous terre, et méprisé au point qu’on ne se donne pas une heure de peine à aller l’interroger) et sur la promotion d’une super-élite (un sociologue élu parmi mille autres qui errent, un « chef » émergeant par miracle du microcosme politique) hyper-éclairée (capable de connaître, et même sentir, totalement et immédiatement, un « réel » qui se dérobe à toutes les bonnes volontés scientifiques).

J’exagère ? J’extrapole ? Jugez plutôt :

« Il faut reprendre ici la distinction proposée par Auguste Comte, entre “pays légal” et “pays réel”. Opposition qui, sous des noms divers, est fréquente dans les histoires humaines : celle qui souligne le désaccord profond entre le peuple et ses représentants. Désaccord ou désamour permettant l’émergence de nouveaux leaders, qui, eux, “sentent” ce qu’il convient de dire et de faire. Leaders populistes ? Charismatiques ? Démagogues ? C’est selon. En tout cas, ils sont les indices flagrants qu’un cycle s’achève, et avec lui une manière de faire la politique, de penser le politique. On peut traduire de nos jours la distinction comtienne en pointant un fossé indépassable entre l’opinion “publiée” et l’opinion publique qui elle, ne se reconnaît en rien dans ce qui est publié. »

On croirait lire Saint Jean de la Croix ou Thérèse d’Avila évoquant leur rapport à Dieu : ce à quoi Sarkozy a accès (et Maffesoli aussi, puisqu’il a percé le mystère !) relève de l’indicible, de l’ineffable, et « rien de ce qui est publié » (sauf par Maffesoli !) ne saurait l’exprimer adéquatement. Marquons ici une pause, et rions.

L’important c’est de participer

Puis cessons de rire car on croirait lire aussi – et c’est moins joli – du Charles Maurras. Car enfin, nonobstant la caution prestigieuse d’Auguste Comte, c’est bien le théoricien nationaliste et raciste de l’Action Française qui a théorisé la « participation mystique » de l’individu à son peuple et systématisé, dans l’analyse politique, l’opposition entre un « pays légal », trop « abstrait et intellectuel », et un « pays réel », ataviquement et légitimement raciste, que seul peut entendre et incarner un chef charismatique [4]. Mais poursuivons :

« D’où une question simple : pourquoi tant de haine lorsqu’il est question du président de la République ? Peut-être parce que ce qui irrite tant l’opinion publiée est en parfaite congruence avec l’opinion publique. »

Peut-être, si Michel le dit, mais peut-être pas. Peut-être plutôt, tout simplement, parce que la politique de ce président est à beaucoup d’égards, et pour beaucoup de monde (en dehors des très riches [5], dont, soit dit en passant, et à nouveau, Michel Maffesoli fait partie), haïssable ! Mais cette hypothèse manque sans doute de profondeur mystique, sans doute est-elle trop terre-à-terre pour notre socio-spéléologue, comme serait sans doute trop terre-à-terre le rappel de certains faits :

- cela fait plusieurs mois que non seulement le président Sarkozy, mais aussi l’ensemble de ses ministres, ne peuvent plus s’aventurer sur le terrain ou dans les nappes phréatiques (j’entends par là, en langue non-maffesolienne : dans la rue ou sur les marchés) sans se faire apostropher, conspuer, insulter voire entarter ;

- ce ne sont pas, que je sache, des chercheurs au CNRS ou des membres du Collège de France qui ont servi au chef charismatique du « Enculé » ou du « Touche moi pas, tu me salis ! » ;

- ce n’est pas non plus à Saint-Germain-des-Près que le chef charismatique ne peut plus se déplacer qu’incognito et sans prévenir, ce n’est pas à Saint-Germain-des-Prés qu’il est obligé, pour se frayer un chemin, de faire tabasser par sa garde rapprochée un jeune venu l’insulter (bilan : huit jours d’arrêt de travail, une comparution immédiate et une condamnation pour outrage) ;

- des manifestations massives se multiplient depuis plusieurs semaines, avec un soutien sondagier de 71% [6], dans lesquelles les slogans laissent une part de choix à la colère et à la haine du président (et celles et ceux qui les scandent ou les écrivent gagnent très, très nettement moins que, par exemple, Michel Maffesoli) ;

- et même si les sondages ne mesurent pas grand chose, il est tout de même difficile d’affirmer que le seul discours dans lequel le peuple « se reconnaît », le seul avec lequel il est en « parfaite congruence », est celui d’un président auquel, selon les dernières estimations, seuls 26% des sondés « font confiance » ! [7]


Congruence toi même !

Mais la bave du crapaud phréatique n’atteint pas la congruente colombe présidentielle :

« Certes, pour le dire familièrement, il y a des “hauts et des bas” dans les sondages. Et pour cause : la versatilité est une des caractéristiques essentielles de l’opinion publique. Mais, fondamentalement, Sarkozy, en ses aspects changeants, avec sa syntaxe approximative, dans sa théâtralité voyante, avec son côté “m’as-tu vu”, au travers d’un désir de jouissance ici et maintenant, ne fait que tendre au peuple ébaudi un miroir, où celui-ci peut voir le reflet de son âme collective. Il est, à lui seul, une autobiographie du peuple ! »

Non, vous ne rêvez pas : le président le plus impopulaire de toute l’histoire de la cinquième république, celui qui ne peut plus mettre un pied « en banlieue » – ni ailleurs – sans une horde de cerbères pour « faire le ménage », celui que Michel et Monique Pinçon-Charlot nomment fort à propos – et, pour le coup, à l’issue d’une véritable investigation sociologique – « le président des riches », serait en fait une vivante et sublime « autobiographie du peuple » !

Et ce n’est pas fini ! Notre astro-spéléologue poursuit en nous livrant une étonnante vision à laquelle le commun des mortels, du bas-peuple à l’élite éclairée, n’a pas vraiment eu accès dernièrement : la vision d’un président-magicien acclamé, partout où il passe, par une foule en liesse ! J’exagère ? Lisez plutôt :

« Là est le secret de son magnétisme. Il suffit qu’il se déplace en province, qu’il visite une usine, fasse semblant de s’intéresser aux paysans ou parcoure au pas de course les couloirs d’un hôpital, pour que son charisme fonctionne. Sa présence, malgré ou grâce aux défauts et imperfections qui sont les siens, suscite une sorte de “participation magique”. C’est ainsi que des ethnologues, tel Lévy-Bruhl, désignaient ce “je-ne-sais-quoi”, cette chose immatérielle, impondérable, échappant à toutes les statistiques, assurant la cohésion d’une communauté, le sentiment d’appartenance, faisant qu’il y a du lien, du liant social. »

Ici comme ailleurs, toute critique est vaine, d’abord parce que l’amour a ses raisons que la raison ne connaît pas [8], ensuite parce que le profane que je suis (et que vous êtes aussi, pauvres lecteurs et lectrices minables, embourbé-e-s dans vos nappes phréatiques ou vos a-priori d’intellos-coupés-des-masses !) ne saurait sans sacrilège se prononcer sur un « je-ne-sais-quoi », une « chose immatérielle », un phénomène « secret » et « magnétique » qui « échappe à toutes les statistiques » – qui échappe en fait à tout, à tous et à toutes, sauf à Michel Maffesoli !

Rions, à nouveau.

Puis relisons le paragraphe, et rions encore : le président qui ne cesse de promouvoir l’éthique ultra-libérale et individualiste du « gagneur », ce président qui ne règne qu’en divisant et en dressant les populations les unes contre les autres (la « France qui se lève tôt » contre les « assistés », les retraités contre les « générations futures », les nationaux contre les étrangers, les sans-papiers contre les « réguliers », les « intégrés » contre les déviants, les Français « de souche » contre les Français « d’origine étrangère », les musulmans contre les catho-laïques), ce président est en fait, pauvres merdes aveugles, ingrates et phréatiques que nous sommes, notre unique et ultime « liant social » !

Pour filer la métaphore géologique chère à notre sociologue, disons que nous touchons le fond. Mais pas tout à fait, puisqu’il reste encore ceci :

« Il faut en effet rapprocher le faire et le dire de Nicolas Sarkozy des processus religieux ou magiques. La parole, le verbe, l’attitude ont en quelque sorte une force propre, qu’ils soient ou non suivis de décisions. Quand Sarkozy explique qu’il faut “nettoyer la cité au Kärcher” ou “démanteler les campements irréguliers” ou encore, lors de son discours de Grenoble, “déclarer la guerre aux voyous”, ce n’est pas un acte réfléchi d’agression voire de discrimination envers les “gens du voyage” ou les “sauvageons”. Mais tout simplement une réaction, une action en retour. Action qui tient tout entière en la puissance du verbe qui fait écho à ces paroles qu’ont envie de prononcer, au même moment, ceux qui n’en peuvent plus de vivre là. »


Mauvaises vibrations

Substituant la répétition à la démonstration, notre sarkologue nous redit en somme ce qu’il a déjà dit :

- premièrement, que le président est un magicien, capable d’entrer en communion mystique avec les émotions populaires ;

- deuxièmement, que sa violence est uniquement verbale, qu’elle n’a rien de « réfléchi » ni de « discriminatoire ».

Oubliés, une fois de plus, les lois, les projets de loi, les circulaires, les fichiers policiers, les rafles, les expulsés, les morts (Karim Boudouda, Luigi Duquenet , Joseph Guerdner, Abdelhakim Ajimi…) : tout cela s’efface, comme par magie, derrière – justement – « la magie du Verbe »…

On ne s’attardera pas sur la fin du texte, qui poursuit dans l’euphémisation de la violence sarkozienne, qu’il s’agisse de la violence verbale (l’imaginaire nauséabond du « nettoyage au karcher » n’est renvoyé qu’au « feu purificateur » des cérémonies d’« exorcisme » [9] ) ou de la violence bien réelle des rafles et de brutalités policières (totalement déniée puisque, dixit Maffesoli, passée la communion « mystique » autour du « Verbe » présidentiel, tout cela « ne porte pas à conséquence » [10]), et qui enfonce le clou de la légitimation :

« Il faut avoir la lucidité de reconnaître que ce que le peuple attend de ses dirigeants est une parole qui soit en phase avec ce qu’il vit. Qu’il soit en résonance, à l’écoute. Leçon fondamentale donnée par Heidegger dans Etre et temps : “Comprendre est inséparable de vibrer.” Il s’agit là d’une constante anthropologique. La vraie puissance des chefs, que ce soit celui des tribus indiennes ou celui des divers présidents de la République (De Gaulle ou Mitterrand en sont des exemples achevés) est avant tout celui du “verbe”. C’est cela l’intuition du Président. Dès lors, des “affaires” en tous genres peuvent défrayer la chronique, des articles vengeurs le traîner dans la boue, tout cela semble de peu d’importance, dès le moment où, par une grâce mystérieuse, la simple existence d’un Sarkozy n’ayant que faire des analyses par trop rationnelles est source d’inspiration pour un désir de jouissance, pour l’hédonisme immédiat qui, pour le meilleur et pour le pire, caractérise l’esprit du temps. »

Processus religieux, grâce mystérieuse, participation mystique, congruence, résonance, vibration, magnétisme, secret, magie, puissance du verbe, puissance du chef, enracinement du chef dans la nappe phréatique du pays réel : c’est en définitive tout le lexique, toute l’esthétique et toute la théorie politique du fascisme qui se trouvent recyclés dans cette tribune maffésolienne. Un lexique, une esthétique et une théorie politique que d’excellents travaux de sociologie (notamment L’ontologie politique de Martin Heidegger de Pierre Bourdieu), de philosophie (notamment les Réflexions sur la question juive de Jean-Paul Sartre) et de linguistique (notamment La langue du troisième Reich de Viktor Klemperer) ont déconstruits et que, très naïvement, je n’imaginais pas voir revenir de manière aussi décomplexée, sous la plume d’un sociologue – fût-il clownesque – et dans les pages « Débats » d’un quotidien social-libéral. Moyennant quoi, tout compte fait, la colère et la haine – ira et odio, pour ceux qui ne suivent pas – me paraissent fort légitimes, non seulement à l’encontre de Sarkozy mais aussi à l’encontre de ses bouffons et de ses scribes, à commencer par notre astrospéléologue chamanique, qui aura donc droit pour finir à un petit message personnel, en latin pour lui faire plaisir :

Delenda Maffesoli.

Ce qui, en français, donne à peu près ceci :

Dis-donc, Michel, la nappe phréatique, dans ta face !

Notes

[1] La lecture de sa fiche Wikipedia, résumant ses successives nominations, promotions et autopromotions, en donne un premier aperçu…

[2] Cf. Roland Barthes, « Poujade et les intellectuels », dans Mythologies.

[3] Caroline Fourest, « Semaine critique », vendredi 8 octobre 2010.

[4] Cf. l’analyse que donne Sartre de cette opposition entre « pays réel » et « pays légal » dans le premier chapitre des Réflexions sur la question juive.

[5] Cf. Michel et Monique Pinçon-Charlot, Le président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, Éditions La Découverte.

[6] Sondage IFOP réalisé par téléphone les 7 et 8 octobre sur un échantillon de 955 personnes âgées de 18 ans et plus (méthode des quotas).

[7] Enquête TNS réalisée du 24 au 27 septembre auprès de 1.000 personnes interrogées en face à face à leur domicile (méthode des quotas).

[8] Et sans doute, par conséquent, l’exégèse des énoncés maffesoliens concernant Nicolas Sarkozy gagnerait-elle à être éclairée non seulement par les Mythologies de Roland Barthes (et plus précisément par les analyses sur le poujadisme) mais aussi par les Fragments d’un discours amoureux du même Roland Barthes. 

[9] Texte intégral : « Comme ce serait bien s’il suffisait d’un passage au Kärcher, de la distribution de “pactoles” de 300 euros pour résoudre les difficultés du vivre ensemble au quotidien. Le passage du Kärcher, voilà qui fait écho à ce “souci” constant, quoiqu’inconscient, de nettoyer les caves, les garages, les autres lieux souillés. Un tel nettoyage s’apparente au balancement de l’ostensoir, au feu purificateur, bref à la cérémonie archétypale de tout exorcisme. Dont on sait qu’il n’a de réalité que dans l’instant même de la cérémonie. »

[10] Texte intégral : « Ainsi peu importe les promesses ou les menaces. Celles-ci ne sont pas faites pour être tenues. Il suffit, pour un homme politique, de savoir se servir, avec force, d’une image ou métaphore que tout un chacun peut comprendre ou aimerait dire sur le moment même. Et sans que cela porte à conséquence. En politique, qui n’est en rien morale (ce que l’on oublie trop souvent), seul le verbe importe, l’action est secondaire ! »