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Échappées belles

Un genre de théorie

par Lalla Kowska-Régnier
8 mars 2014

Lalla Kowska Régnier a été activiste dans la lutte contre le sida aux débuts des 90’s puis a collaboré aux entreprises de divertissement industriel. Depuis une petite dizaine d’année, elle tente de démêler les enjeux politiques et sociaux auxquels elle est confrontée avec son corps de femme transexuée. Nous avions envie de revenir avec elle en automne 2012, autour de l’Existrans, « la marche (parisienne) des personnes trans et de celles et ceux qui les soutiennent » et dont le mot d’ordre a empêché certaines personnes transexuées de venir y participer : « des papiers si je veux quand je veux ».

à Agnès.

« Le corps social c’est le déploiement de systèmes techniques et symboliques à partir des fonctions du corps animal. L’être humain couple les deux, l’un ne va pas sans l’autre. C’est le couplage nécessaire d’un corps animal – et alors je préfère dire corps médial parce qu’il n’est pas simplement technique et symbolique, il est aussi nécessairement écologique ; alors éco-techno-symbolique. Alors c’est ça le corps médial qui se couple au corps animal pour faire un être humain. Et le corps médial est nécessairement collectif. » Augustin Berque [1]

« Le communisme est rapport en tant que la communauté n’est que relation. Si les communautés sont closes, c’est pour pouvoir s’ouvrir à des échanges différentiels dans un dehors de la communauté. Car il y a du dehors à la communauté, là où il n’y a que du dedans au système. Ce dehors, nous l’appelons communisme. 
(…)
Les lieux de l’hétérotopie, ce sont les lieux où l’on prend soin des relations qui soignent, parce qu’elles permettent de tenir. Promesses incertaines d’actualisation hétérogène. » Collectif pour l’intervention [2]

« Au fond, aucune vie n’a de nom. C’est le « personne » en nous, conscient de lui-même, qui demeure la source vivante de la liberté. » Peter Sloterdijk [3]

Bonjour Lalla Kowska, vous étiez très surprise par le mot d’ordre de la marche Existrans de l’automne 2012 « des papiers si je veux quand je veux », pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?


Bonjour. Oui ce slogan, en plus d’un pied de nez à la lutte des sans papiers, est extrêmement maladroit pour toutes celles et tous ceux qui subissent une précarité sociale, affective, sanitaire ; une précarité qui résulte de la clandestinité dans laquelle sont forcées les personnes trans en attente de changement d’état civil. Alors que cette sous citoyenneté acculent des personnes au suicide, je trouvais ça étrange d’en faire un des dildos politiques d’une communauté queer qui par ailleurs exclut les personnes transexuées.

Dans la limite du parallèle, c’est comme si des esclaves en lutte pour leur libération demandaient tout à coup à leurs bourreaux, au nom de principes affranchisseurs, de leur laisser en option les chaînes aux pieds. Ce qui est désolant c’est que personne n’a pu trouver l’énergie suffisante pour s’opposer à ce mot d’ordre. Alors que de mon côté je venais précisément d’obtenir mon changement d’état civil, le choix de ce slogan était complètement incompréhensible.

« Précisément », votre changement d’état civil ?

Oui car son obtention a été une vraie réparation. Tout à coup, en m’extirpant de cette précarité due à des papiers d’identités inadaptés, des possibles réapparaissaient. 


Obtenir que mes prénoms et mon sexe social soient reconnus pour ce qu’ils sont, ceux d’une femme née garçon, a été une joie intense mais aussi un moment déroutant car je devais alors apprendre à ne plus compter avec cette poisse, un peu comme une personne qui sort de prison se retrouve désarmée en dehors des murs de celle-ci, j’allais devoir me confronter aux horizons ou tout au moins pouvoir y croire.

Le « si je veux  » du slogan vient d’un lieu qui feint d’ignorer les humiliations subies, les ressources d’énergie à épuiser à chaque fois qu’il nous est demandé de prouver notre identité.

Mais en même temps on peut y voir aussi une ouverture vers de nouveaux enjeux non ?

Je ne sais pas si les enjeux sont nouveaux, mais en tout cas voilà l’occasion de les redéfinir. Qu’elle est la vocation de l’Existrans ? Est-ce une marche qui permet de porter les revendications des personnes trans ou bien un une marche pour la visibilité des personnes queers – en remplacement de ce qu’a tenté d’être la marche des tordu.E.s par exemple ?

Si ça peut paraître original de lutter pour le choix d’avoir des papiers ou pas – ce qui n’est pas la même revendication que de demander des papiers pour tous ou pour personne – ça ne peut pas se faire sur le dos des personnes transexuées qui ont besoin de pouvoir changer d’état civil dès qu’elles en ressentent la nécessité pour elles-même. Or, même si les choses avancent un peu, c’est loin d’être le cas puisqu’en la matière l’arbitraire des juges règne et leurs décisions ont encore trop souvent des effets dévastateurs dans nos vies.

Qu’est ce que vous entendez exactement par personne queer ?

Votre question pointe il me semble une des limites du mouvement queer dans les espaces francophones. La nécessité de devoir expliquer les différents sens du mot en anglais, sa charge d’injure, le retournement opéré par les personnes insultées et le vaste outil de déconstruction qu’il est devenu en anglosaxonie démontre que c’est un outil très sophistiqué à usage réservé à quelques lieux culturellement ou politiquement privilégiés dont on peut questionner la puissance effective ici.


Je dirais dans ce cadre européen et blanc [4], que ce sont les personnes qui, en contestant la binarité du régime homme/femme, prolongent la (nécessaire) dénonciation de l’essentialisation des identités sexuées, en s’inscrivant dans une intersexuation sociale, ni homme, ni femme. Elles vont par exemple se définir comme trans mais refuseront l’hormonothérapie et la chirurgie au prétexte que celles-ci sont des vecteurs d’aliénation à cette norme binaire. Ces queers vont ainsi pouvoir faire fi des corps pour favoriser un entre genTEs libres de toute emprise des rapports sociaux de chairs le tout dans le champ de la lutte lgbt(q/etc.).

J’ai précisé un cadre blanc car il me semble que l’usage de queer par les personnes non blanches peut se déplacer : avant d’en faire une succursale de lgbt qui continuerait de s’inscrire d’abord et encore dans un rapport de pouvoir, il tente une réaffirmation d’identités puissantes en dehors d’une donne hétérosexuelle et normante, hétérocratie imposée d’ailleurs par les colons blancs et qui aujourd’hui se perpétue dans une dynamique hétérhomonormative (dont l’homonationalisme n’est qu’une facette) à laquelle les instances représentatives lgbt et queers blanches participent.


Mais c’est plutôt bien l’auto détermination et que les gens se définissent eux même non ?

Évidemment j’ai envie de vous répondre oui.


Oui évidemment parce que l’auto-détermination est une revendication impérieuse des personnes transexuées face au protocole malveillant et déresponsabilisant (de part et d’autre) des hôpitaux du service public : pouvoir dire nous même ce que nous sommes et avoir accès aux soins hormonaux et chirurgicaux sans être à la merci de médecins qui décideront pour nous. Mais ce n’est pas exactement la même chose qu’une personne bio qui va choisir de mener une stratégie d’autodétermination sexuo-genrée pour en finir avec la binarité des sexes.

Évidemment je trouve de la puissance à ce qu’une lesbienne butch refuse d’être identifier en tant que femme et préfère explorer des latitudes hors des mécaniques sexistes en se définissant comme trans, mais le risque c’est à la fois d’appauvrir les aventures gouines et de nourrir cette idée absolument saugrenue qu’être trans c’est un choix. Je vois aussi très bien comment un FtM ne souhaite pas s’identifier à un « être homme » mais c’est aussi se priver du dialogue avec les hommes bios (et pas que les gays) en rupture avec une masculinité imposée, qui en mesurant l’étendue de leurs privilèges se confrontent aux effets politiques de l’hétérhomocratie. 


Non, malheureusement, dans l’espace commun, l’auto détermination permet à beaucoup trop de personnes bios de légitimer le déni des paroles trans (combien de fois me suis-je faite traiter d’ayatollah ?) au prétexte que ces personnes avaient choisis de se dire politiquement trans. C’est très ennuyeux. Et puis il me semble que ça reste une option extrêmement galetteuse de pouvoir ainsi s’extirper de la matière sociale que constitue le corps dans sa relation avec les autres alors que nous devons faire avec ce que nous sommes avec et dans nos environnements materriels. Les politiques queers peuvent être intéressantes mais elles finissent trop souvent en un identitarisme bâfreur qui va anesthésier si ça n’est plus la lutte des classes alors au moins la lutte des conditions [5]. Mais je dois reconnaître que je suis aujourd’hui beaucoup moins virulente sur ce sujet qu’il y a quelques mois, car j’ai depuis eu la possibilité de trouver un travail et de fait je me sens moins en colère contre celles et ceux dont le travail est de se faire passer pour trans alors que c’est d’être trans qui me précarisait.

D’après vous, d’où vient cette appétence des queers pour les trans ?


Cette affaire pourrait prendre date avec l’émergence des gender theories outre atlantique et comment le gender de la langue anglaise est passé au genre de la langue française. Je me demande si cette traduction n’a pas été hâtive au prétexte qu’elle semblait évidente. Je pense que dans cette hâte, on a fabriqué une syllepse ou un trope qui n’allait pas être sans conséquences sur les politiques féministes, les politiques trans, et plus généralement partout où la question des rapports de sexes sociaux est abordée.

C’est assez ambitieux comme proposition.

Oui et j’ai assez conscience de là où je suis pour croire que je ne pourrais qu’être prise soigneusement. Pour autant, je ne crois que pas que ce soit vain de continuer. D’autant que je propose juste un pas de côté en demandant s’il n’y a pas un hic à vouloir faire coïncider de force le gender anglais au genre français quand ces deux là ne couvrent pas exactement les mêmes réalités. Un peu comme un enfant essaie de faire rentrer une forme ronde dans une forme carré de même taille.

Allons-y pour les jeux de formes.

Alors voilà, un des plus gros apports des théories queers et féministes qui a coïncidé avec l’émergence des mouvements trans et intersexes, est d’avoir décollé les couches sexuo-genrées des individus, tenues jusque là pour « naturelles et normales », en un échafaudage aléatoire à trois étages, ou bien un billard à trois bandes ou encore un jeu de légo à trois pièces.

D’abord le sexe de naissance, le sexe génital. C’est mâle, femelle ou intersexe [6]

Puis le sexe social, c’est homme, femme ou intersexe. C’est le sexe avec lequel on s’identifie dans et par la collectivité.

Et puis le genre, celui de la culture, c’est le masculin et le féminin ou l’intergenre. 


Trois catégories qui fonctionnent un peu comme les dons des trois fées de la Belle au bois dormant, de manière relativement autonomes ce qui ne signifient pas qu’ils ne vont pas pouvoir interagir entre eux. Je développerai des exemples un peu plus loin si vous voulez bien.

Or en anglais le gender est tout à la fois male ou female mais aussi le rôle social man ou woman ou bien (mais plus rarement) l’identité de genre, masculinity et feminity.

A la question – what is your gender ? [7] – on répondra facilement male ou female par exemple. Cette capacité enveloppante du gender anglais a permis l’émergence de catégories transgenders (et puis genderqueers, genderfucker, etc.). Un parcours female to male par exemple s’inscrit alors dans une identité transgender, les trois catégories sexe génital, sexe social et genre ne faisant qu’un en anglais. 


En langue française, genrée et sexiste à souhait s’il faut le rappeler, genre – qui en plus d’être un marqueur linguistique, bénéficie d’une signification supplémentaire autours des notions d’allure, ou de catégorie culturelle – ne se ballade pas aussi aisément de l’une à l’autre des deux autres catégories, et se distingue même fortement du sexe social homme ou femme, le sexe biologique mâle ou femelle lui relevant quasi exclusivement de l’usage vétérinaire.

Ainsi le female to male sera au mieux interprété par l’acronyme FtM mais toujours traduit par de femme à homme et non par de femelle à mâle. On voit ainsi le processus très français de masquage du sexe biologique au profit du sexe social qui lui même tend de plus en plus à être englobé par le genre de la traduction de gender alors même que dans cette affaire de parcours FtM ni le féminin ni le masculin ne sont invoqués. 


Le trouble n’est pas que dans le genre. 


Donc la syllepse consiste en cette double confusion qui fait équivaloir la question du genre avec celle du sexe social en même temps que celle des personnes transgenders avec celle des approches transgenres en français ?

Oui absolument. Il me semble que les personnes transexuées modulent d’abord le lien sexe anatomique / sexe social quand les personnes queers ou transgenres jouent de celui entre sexe social et identité de genre.

Or, je constate que même les plus matérialistes des féministes masquent, du fait de cette traduction hâtive, le sexe social par le genre, maintenant ainsi un système coercitif, certes apparemment allégé, mais toujours très efficace. Avec comme point d’achoppement, et finalement encore et toujours, le corps, cette chair sociale que d’aucuns rêvent de dématérialiser ou de renvoyer à une animalité ravalée.

En fait pour vous l’enjeu aujourd’hui c’est de redéfinir ces trois catégories ?

Oui je crois vraiment que si nous voulons continuer à faire des politiques féministes et trans, nous devrions prendre le temps de nous poser ces questions. Et reconnaître qu’être trans ici n’est pas tout à fait être trans outre atlantique n’est pas tout à fait être trans en Thaïlande n’est pas tout a fait être trans en Haïti n’est pas tout à fait être trans en Inde, en Afrique du Nord, etc. Comme d’ailleurs être homme ou être femme ailleurs.

Aujourd’hui quand on dit féminin ou masculin, il faudrait être conscient qu’on ne qualifie pas exclusivement ce qui appartiendrait culturellement aux femmes ou ce qui appartiendrait culturellement aux hommes.

Aujourd’hui quand on dit homme ou femme, il faudrait savoir qu’on n’implique pas nécessairement un pénis ou un vagin.

Aujourd’hui il faudrait sûrement réinvestir les catégories femelle et mâle comme des indices viables aussi pour les être humains.

Il faudrait arrêter de dire genre quand en réalité on veut décrire les rapports de sexes sociaux. Dans cette même logique il faudrait ne plus parler de l’identité de genre pour aborder l’agenda politique des personnes transexuées mais bien d’identité de sexe social.

Et ne pas douter que les approches transgenrées concernent au moins autant les personnes bios que les personnes transexuées.

Et puis les subtilités genrées du français permettent de dire des choses comme « mon pénis, puisqu’il est celui d’une femme, est un sexe de genre plutôt féminin », ou que « la chatte de mon copain est très mâle ». 


C’est donc pour ça que vous vous définissez comme une femelle trans cisgenre ?

Oui. Pour ma démonstration et partir de mon expérience, je voudrais me faire écho de ce que mon imagination – ma conscience – peut narrer de mon corps – mon inconscient.

Je suis née mâle parce qu’avec un pénis. J’ai été un enfant plutôt efféminé qui rêvait d’être une petite fille et qui à la moindre occasion passait des robes (ce qui ne saurait être un indice exclusif de transexualité). J’étais alors un garçonnet bio transgenre.

Une fois un peu pubère, j’ai pu saupoudrer ma petite histoire de désir sexuel et amoureux, celui pour des hommes. J’étais un jeune homme bio cisgenre et homosexuel. Notez que j’aurais pu rester efféminé et devenir une folle, mais au fur et à mesure que je rentrais dans cette sorte d’exil intérieur en renonçant à être une fille j’apprenais de mieux en mieux à être masculin [8]

Aujourd’hui je suis socialement une femme sur mes papiers (jugée comme telle par le pouvoir judiciaire français – voilà bien un avantage des personnes bios : ne pas avoir à passer devant un tribunal pour s’entendre être validé pour qui elles sont – il leur suffit de naître) et certifiée féminine dans les attestations et témoignages de la collectivité, avec enfin un pénis dans ma culotte. Et puis j’aime toujours les hommes.

Vous êtes une femme trans cisgenre hétérosexuelle.

Notez que j’aurai pu être une femme trans butch (masculine). J’aurais alors été une femme trans transgenre. Et si mon désir avait mué vers aussi les femmes, j’aurais été bisexuelle. Ou uniquement vers les femmes, j’aurai été une gouine (fem ou butch selon mon appartenance de genre).

C’est le tourbillon de la vie.

Le tourbillon de la vie, c’est la beauté fatale de Maléfice, la quatrième fée de la Belle au bois dormant !

Donc, selon vous les identités transgenres ne sont pas assimilables aux parcours transexuées ?

Oui je le crois. Les identités transgenrées, fluides, ne sont pas l’apanage des parcours trans, pas plus que des gays ou des lesbiennes. Le philosophe Faysal Guellil Riad explique par exemple très bien combien Oum Khalsoum dans son genre est transgenre [9]. La culture regorge de figures transgenres, Madonna par exemple qui est carrément intergenre.

Madonna ?

Oui je sais que quelques uns lèvent le sourcil quand je parle de Madonna. D’ailleurs ce sont parfois les mêmes qui me reprochent à la fois de nier mon histoire pédé et d’aimer Madonna, alors que voilà très exactement un point de contact avec pas mal de gays dans le monde. Et c’est quand même rassurant que je m’enthousiasme sur Madonna, c’est une promesse de beaucoup d’autres raisons de le faire je trouve. c’est une mystique populace de la désillusion et de la gnaque, ironique et partageuse et puis c’est surtout un puissant modèle intergenre. Vous vous souvenez quand il y a trente ans elle disait être un pédé enfermé dans le corps d’une femme ? Vous avez vu le corps qu’elle s’est construit en trente ans ?

Et puis j’ai croisé des hommes bios transgenres, par exemple Rafaïel des Souffleurs, dont la féminité m’a inspirée, comme celle travestissée du danseur François Chaignaud ou du performeur La Bourette.

Votre transition a été aussi une période d’apprentissage ?

Oui. Notamment les premiers mois, quand on observe le regard des autres nous dévisager parce qu’on espère d’eux un signe de reconnaissance alors qu’eux même cherchent à savoir quel genre de zèbre vous êtes. J’ai appris à ne plus chercher à mettre du sens dans ces regards, parce qu’ils pouvaient en avoir une infinité. J’ai alors ouvert grand mes yeux pour observer les corps et les énergies, et repérer où je pourrais trouver ma place. J’ai vu qu’il y avait assez d’hommes avec des attitudes frêles ou une voix fluette et de femmes avec des épaules larges et des poils aux seins pour qu’il y ait aussi une place pour mon corps s’hormonisant.

En fait très vite je me suis aperçue que dans les mouvements et les gestes des corps que j’observais, une fois leurs accessoires genrés supprimés, apparaissait une sorte d’intersexuation plutôt que des caractéristiques si distinctes que ça. Ce qui m’a sautée aux yeux c’est la volatilité de masculin et féminin et j’ai compris que finalement ça n’avait pas beaucoup de sens, en même temps que ça en donnait plein.

Comment ça ?

Et bien ça remplissait de sens les corps. Ça renseigne mais ça ne définit pas. Masculin et féminin sont des fluides flottants, qu’on peut avoir ou pas d’ailleurs et qui la plupart du temps s’intermittencent, en tout cas masculin n’appartenait pas à homme et féminin à femme. Et alors j’ai eu la confirmation de ce que je ressentais jusque-là, faire ma transition ne consistait pas à me libérer d’une injonction à un sexe/genre masculin en y répondant par une autre féminine mais bien à lâcher l’affaire du masculin et du féminin et à arriver jusqu’à moi-même « être femme » en apprenant la patience qu’impose une transition. En fait ça a été un premier horizon retrouvé et le moment de quitter mon exil.

Et puis ce sont les autres qui alors m’ont dit ma féminité. Notamment quand j’ai recueilli les témoignages pour mon changement d’état civil, beaucoup attestaient de ma féminité. J’ai eu l’impression d’obtenir la naturalisation féminine en même temps qu’on allait m’accorder la jouissance de mon prénom, du F et du 2. En tout cas, peut être étais-je féminine, mais l’essentiel c’était d’être moi.

Donc vous pensez que les rapports sociaux de genre ne sont pas les rapports sociaux de sexe ?

On peut en tout cas l’envisager. J’ai l’impression qu’il y a des tensions spécifiques engendrées par le mauvais genre qui se marquent au sein d’une même catégorie de sexe social. Demandez aux folles – ou juste aux garçons sensibles – chez les hommes. Ou bien regardez le sort réservé aux femmes butch dans les magazines féminins (magazines d’éducations féminines seraient plus juste).

Ceci dit il faut aussi préciser si on ne veut pas être dans le déni de l’asymétrie, que dans nos sociétés hétérhomopatriarcales, un garçon efféminé trouvera toujours des espaces où il sera valorisé en tant que tel alors qu’une femme masculine ne suscitera que du dédain, dédain nourrit par un certain discours queer.

Et dites-moi, comment est-ce que vous distingueriez alors les parcours trans ?

Là c’est comme si vous demandiez à un scientifique de vous révéler les secrets de la composition de la matière noire ! Mission difficile, mais voilà ce que je tenterai :

Je répéterai qu’être trans n’a rien à voir avec le genre. Enfin pas plus que pour les personnes bios. Il y a beaucoup de femmes trans masculines et d’hommes trans efféminés.

Comme je l’ai dit plus haut, la dynamique transexuée s’articule plutôt avec le sexe social, c’est-à-dire avec la manière dont notre corps, comme marqueur, récepteur, émetteur des rapports sociaux, résonne de soi aux autres. Cette mise en chair – à l’aide des technologies hormonales, de la chirurgie et de la médecine esthétique – du sexe social qui n’était pas le notre à la naissance rappelle que les corps « être homme » ou « être femme » s’inscrivent toujours dans des rapports sociaux, de pouvoir, de désir, de puissance. Je pense que les trans racontent cette nécessité d’être reconnu comme un « être homme » ou une « être femme » intelligible dans un collectif-là à partir de ces corps-ci. Et dans ce collectif refaire vivre de l’intime et débrouiller du désir.

Peut-être alors remettons-nous un peu d’utopie dans la différence homme / femme, de manière extatique, en y injectant quelque chose d’une égalité hétérogène dans une sorte de danse en double spirale de soi à soi puis aux autres.

Et puis pour moi ça reste une forme d’actualisation transcendantale, une modalité impérieuse, indéclinable. Un peu comme une femme musulmane qui va porter le voile, ou comme quelqu’un qui tombe sous l’émotion d’un lieu. Faire sa transition fait partie de ces moments où l’être humain n’a plus les moyens de dompter son corps à coup de volontarisme et où il va laisser le laisser agir au plein cœur de la vie, où pulse les rencontres avec les autres et avec les natures. Je crois aussi que nos corps prenant les décisions, le reste apparaît sous un autre aspect, celui de l’imagination, celle des psychiatres des équipes hospitalières et celle des queers studyseurs visant à nous renvoyer toujours et encore à être des esprits malades ou anormales avant d’être des existants.

En fait parce que ça nous arrive dans un temps ralenti, nous créons un effet loupe sur des rouages qui chez les personnes bios apparaissent comme innés. Et qu’en laissant nos corps décider pour neux-même probablement racontons-nous une animalité comme part méprisée de la construction de l’être humain.

Enfin, il me semble aussi que nos transitions jouent un face à face en quelque sorte kamikaze dont le petit théâtre est en soi avec nos généalogies en renfort scénario et spectateurs. Nous n’en décidons rien, à quelque âge nous les faisons, elles sont juste l’avènement de la mise en chair de nos hétérotopies singulières et de l’existance.

Si je vous suis bien vous considérez qu’il n’y a pas de liens entre les personnes transexuées et les personnes travesties ?

Non je ne dirai pas exactement les choses comme ça. Mais oui je trouve que là encore on va un peu trop vite quand on cherche à maintenir coûte que coûte un continuum trans/trav.

D’abord, je pense que le continent travesti est assez vaste pour qu’on mérite de s’y attarder sans besoin d’avoir recours aux transexuéités. Il y a une multitude de façon de vivre le travestissement, en lien ou pas avec un jeu sexuel, en en faisant ou pas un geste politique, ludique, de manière privé ou publique, collective ou isolée.

Et oui il y a des personnes travesties qui sont amenées à faire leur transition, et alors à tisser un lieu commun qui va rejoindre le temps de la transition.

Mais j’aime bien rappeler que les personnes transexuées peuvent aussi se travestir – se coller quelques poils à la moustache ou se perruquer par exemple.

Et puis il y aurait aussi à dire sur la complicité de certaines personnes travesties avec un hétérhomosexisme libidineux dont on peut être en tant que femme tans hétéra, témoin et participante involontaire, par exemple sur les sites de cul où on vous assigne à la catégorie « trans/trav ». Imaginez les conséquences dans l’imaginaire des mecs qui fréquentent ces sites et sur nos vies amoureuses [10]. D’ailleurs, je crois que voilà un autre espace commun – et il est à explorer aussi – avec certaines personnes travesties : la géographie désirante des garçons souvent les plus enclins à correspondre à un modèle hyper viriliste (du flic au voyou).

Mais je crois qu’on a à gagner à se dénouer les unes des autres.


Mais pourtant il existe une communauté transexuelle, transgenre et travestie très forte en Amérique du Sud ?

Voilà l’occasion de rappeler que je ne crois plus une seconde à une quelconque forme d’universalité. Et donc pas plus au caractère universel de mon point de vie. Je suis une petite sorcière qui puise sa foi aux abords des plurivers, et puis je me méfie de toutes les formes d’orientalisme et de l’argument d’autorité du « oui mais là bas, il y aurait du mieux vrai » qui empêcherait de penser le ici et le maintenant.

Mais vous avez raison. C’est une communauté particulièrement discriminée qui est aussi présente dans nos villes, immigrée et sans papiers et qui doit faire face à une violence policière incessante, pour qui souvent la seule source de revenus est le travail du sexe. De fait pour pouvoir satisfaire à la demande des clients (activité pénétrante) et donc pour des raisons économiques, il y a une véritable défiance vis à vis des hormones (et à raison selon mon expérience), leurs corps étant femellisés à l’aide d’injection de silicone aussi virtuoses que dangereuses. Beaucoup de ces personnes se définissent elles même comme travesties ou même comme gays. Je crois que c’est dans l’absence d’hormonisation qu’il faut peut être comprendre cette détermination au masculin. 


Vous voulez bien en dire un peu plus ?

Et bien c’est juste de constater que l’hormonopathie n’est pas exactement l’équivalent du port d’un vêtement. Celle ci va aussi modifier les alchimies génitalo-libidineuses. Pour les femmes transexuées non opérées – en tout cas pour moi et quelques copines au moins - l’érection, l’excitabilité, les lieux de sensations, l’éjaculation, l’orgasme se sont nettement déplacés depuis qu’ils ne sont plus sous le régime de la testostérone. Et je peux témoigner que la demande précise et régulière des clients des personnes trans travailleuses du sexe (une érection forte, une aptitude à pénétrer et à garantir l’éjaculât) devient très difficile à satisfaire.

Je ne dis pas que c’est ce nouvel agencement plaisir/désir fait de moi une femme n’est ce pas, mais que peut-être c’est dans la crainte de cet embrayage là que s’explique un peu pourquoi les communautés de travailleuses du sexe s’identifient d’abords aux personnes travesties et aux gays.

D’ailleurs pense-t-on aux ressources à proposer à celles qui ressentent la nécessité de s’hormoniser sachant que ce geste va signifier le tarissement de leurs revenus issus du travail du sexe ? 


Et puis pour rajouter quelques mots sur les hormones stéroïdes -qui fonctionnent selon moi comme les fétiches dont parle Xavier Papaïs [11], objets / sujets qui vont dedans et dehors modeler une intra / inter / subjectivité organique viable – leurs effets sont nombreux du corps calleux au squelette en passant par le foie et les artères avec à chaque fois des effets singuliers pour chaque organisme récepteur. Savez-vous par exemple que depuis le début de mon hormonopathie j’ai grandi d’un centimètre ? [12] 
 


En tout cas je ne suis pas si sûre que ça d’avoir un lien avec les personnes travesties, et qu’il ne serait pas plus privilégié que celui existant avec une femme non trans qui s’inscrirait dans une hyper féminité par exemple. Et puis j’ai l’impression que c’est compliqué de vouloir maintenir ce lien quand en même temps on dénonce l’humiliation que constituent les « tests de vie réelle » imposés par les médecins maltraitants. Un lien qui d’une certaine façon fait perdurer les catégories pathologisantes du XIXeme siècle. Comme « LGBT » d’ailleurs.

Pour vous LGBT reste un problème donc.

L’actualité du mariage pour tous et les renoncements du gouvernement socialistes pour répondre aux spécificités des lesbiennes l’illustre fatalement.

Mais en plus de ce « tous ensemble nous les mecs bios blancs et en plus on te dit qu’on va parler à ta place soit gentille de te taire », LGBT perpétue donc les catégories pathologisantes, intègre et neutralise les différences au lieu de permettre leurs rencontres !

Je ne reviens pas sur le mensonge sous-jacent qui fait croire que trans serait une orientation sexuelle, ni sur son corollaire, l’invisibilisation des personnes trans hétéros, pas non plus sur l’assignation à une sexualité « originelle » qu’implique « LGBT ». Tout ça nourrit la phobie des bios et queers et homos et hétéros [13].

Ça a été assez intéressant de constater que ceux qui formulaient des critiques bienvenues contre l’homonationalisme et le gayisme s’accommodaient si bien de « LGBT ». Voilà qui permettait au moins de mettre à jour le lieu de parole de ces critiques.

Intéressant aussi de constater l’incapacité de certains minorisés à admettre qu’ils peuvent avoir accès à des lieux de privilèges : comment un homme gay va nier ses privilèges de mec, comment une femme indigène bio et hétérosexuelle ne va pas admettre les privilèges que lui confère son hétérosexualité. C’est la même mécanique que l’on connaît bien chez les féministes blanches que l’on retrouve alors. Chacun convaincu que le fait d’être ici ségrégué ne lui permet pas de jouir de certains privilèges là. 


Et puis il y a un autre écueil à « LGBT », c’est celui qui voudrait faire croire que chacun des L des G des B des T serait l’égal de l’autre, comme si à l’intérieur de ce système, il n’y avait pas de sexisme, pas de lesbophobie, pas de bi ou de transphobie. Pas de racisme ou de classisme, comme si tous les « LGBT » étaient féministes ou comme si les lesbiennes ne pouvaient plus l’être.

Mais vous savez les limites de « LGBT » se font de plus en plus jour, ce qui – dans la douloureuse désillusion vécue par certaines – est plutôt prometteur [14].

Vous ne risquez pas de crisper ?

Non, ou alors des gens qui sont persuadés que je veux casser leurs jouets quand j’exprime mon point de vie. Mais la vérité c’est que moi aussi je veux jouer, je suggère juste qu’on redéfinisse plus précisément les règles du jeu.

Et puis je crois qu’il serait chouette d’admettre quelque chose d’assez simple : la force subversive n’est pas à aller puiser du coté des personnes trans qui ne demandent qu’à être banalement en vie, d’une banalité anomale certes, mais qui souhaitent juste d’être reconnues et respectées pour ce qu’elles sont, des hommes et des femmes avec un parcours singulier. Non, la subversion est bien du côté des gender fucker, cross dresser, ou queer gender etc. Je ne comprends pas l’insistance et l’intérêt des queers à être reconnu en tant que trans, jusqu’à venir porter leurs revendications dans nos espaces de lutte.

En vrai c’est ni cool ni subversif d’être trans, et ça ne devrait plus être compliqué, c’est juste une malnédiction, puissante, qui nécessite de trouver un peu de soin.



C’est plutôt l’opposition subversif / normatif qui vous gêne non ?

Mais bon sang, parce qu’il ne s’agit pas d’être subversif ou normatif, quand on est trans, il s’agit d’être soi. C’est un peu comme quand j’entends parler de « passing politique » (déjà le passing, quel mot dégoûtant, avec une histoire raciste [15]) voilà c’est une vision bio transphobe visant à injecter de la « vérité » là où il y a de la vie ! 


Ou encore quand on nous parle de « visibilité trans » en opposition au placard dans lequel certains d’entre nous serions. Quelle placard puisque nous sommes en permanence outés avec plus ou moins de bienveillance, plus ou trop de malveillance ? C’est vraiment ne pas connaître les réalités de nos vies. Le placard est un lieu de privilèges, on nous les a retiré !

Et puis franchement qui cherche à être subversif aujourd’hui ? Pardon mais c’est un souci d’homme blanc bio hétérosexuel comme Eric Zemmour, Brice Couturier, Alain Soral ou les représentants de la droite décomplexée ça [16].

Non, il faut en finir avec les sortilèges de la culpabilité qui nous obligent à devoir toujours répondre positivement aux assignations que les bios nous réservent : aliénés ou révolutionnaires, modèles ou traîtres.

Et alors justement, quel sort réservez vous à l’aporie nature / culture ?

C’est une aporie pour qui veut bien que ce le soit. Pour moi mais c’est peut-être uniquement parce que j’ai la foi, je suis convaincue que ce duo ne fait qu’un dans un mouvement permanent de rencontre et de fabrication de l’une à l’autre, une rencontre qui change tout ce qu’elle touche et qui est changée par tout ce qu’elle a touché.

Je crois que les défis politiques d’aujourd’hui sont de pointer qui fait vivre ces comptages à deux temps et pour les mettre au service de quelle idéologie dominante.

L’enjeu c’est de déséssentialiser les identités et de resocialiser les corps, les chairs.

Mais du coup vous contestez aussi, avec les queers, la binarité des genres !

Non pas du tout. Ce que je conteste c’est la hiérarchie entre les genres et les sexes sociaux pas les différences, des différences qui sont d’ailleurs tellement fragiles qu’il faut passer son temps à les réaffirmer. Non je trouve que contester la « binarité » suppose là encore qu’ils seraient équivalents et qu’on fasse l’économie de leur asymétrie. Non, il s’agirait plutôt de faire vivre les multitudes des différences.

Pour moi, il s’agit à la fois de résister aux rappels à l’ordre des tenants d’un régime totalitaire et « essentialiste » sur ce que serait une femme et ce que serait un homme mais aussi d’être attentif à celles et ceux qui pointent qu’« être homme” » et « être femme » ne peut qu’être déconstruit dans un indifférencié universel.

Honnêtement si on réalise ce qu’a signifié mon changement d’état civil, c’est-à-dire qu’une magistrate a jugé que mon pénis était bien celui d’une femme, entre la transphobie des « manifestants pour tous » qui dénoncent la théorie du genre (vous avez noté que le courant blanc de la manif pour tous disaient gender, il a fallu l’arrivée d’une femme issue de l’immigration coloniale à leur côté pour que gender devienne genre) et ceux qui veulent détruire le genre, je ne vois que la place pour le bûcher sur lequel ils voudraient tous me voir brûler.

Encore une fois la question c’est pas la norme ou la subversion, mais d’admettre que la chose puisse être ordinaire. 


Ce qui, malgré la bienveillance de quelques médecins de villes et de certains juges, est une tâche compliquée compte tenu de la maltraitance des protocoles mis en place par les équipes hospitalières et de l’absence totale de structures de prise en charge, de soins et d’accompagnement organisées en dehors de ces équipes du service public.

Faire sa transition reste un parcours du combattant ?

Oh oui, une des caractéristiques du protocole malveillant des équipes hospitalières du service public français c’est de retarder nos transitions autant qu’ils le peuvent pour mieux s’en laver les mains. En nous empêchant l’accès à l’hormonopathie (alors que je suis convaincue que c’est le meilleur moyen pour savoir si une personne est dans une dynamique transexuée) en cherchant à tout prix à nous déresponsabiliser au lieu d’appliquer un principe aussi simple que celui du consentement éclairé, en influençant via un monopole scandaleux les décisions des juges qui vont statuer sur nos états civils et les cadres de la sécurité sociale qui vont décider de nos prises en charge, en maintenant une offre de techniques chirurgicales qui se limitent encore trop à des actes de boucheries, les médecins de ces équipes du service publique font de nos transitions le seul projet de vie auquel nous dédier au détriment de tous les autres auxquels nous devrions penser : le maintien ou l’accès à l’emploi, à l’hébergement, les relations familiales, les relations affectives et sexuelles, des éléments d’une vie qu’une transition fragilise.

D’autant que si le temps de la transition doit être vécu pour ce qu’il est, un moment de réalisation magique de soi, un temps précieux et dense, il faut aussi admettre qu’il ne saurait révolutionner la collectivité.

Parce que nous devons nous battre pour être nous même, nous mettre en danger et subir la précarisation liée à nos parcours, nous pouvons nous retrouver une fois celui-ci mené face à de la vie nue. Je pense que les médecins du protocole du service public sont responsables du suicide de ces femmes qui une fois leur vaginoplastie effectuée se retrouvent dans une situation de désarroi, pas parce qu’elles regretteraient, mais parce que la seule chose qui leur semble désormais possible, au vue de cette puissance maltraitée c’est de mourir leur vie. Puissent-elles être en paix.


Vous pensez qu’il faut continuer à exiger la dépsychiatrisation ?

Il y a une avancée avec le tout récent DSM V. Il faut rappeler que les transidentités étaient jusque là classée dans l’axe 1 des maladies mentales du DSM IV, c’est a dire comme un trouble clinique à éradiquer (un peu comme si on considérait que les roux devaient être traiter contre leur rousseur), et c’est important de le rappeler tant ça éclaire sur les pratiques des médecins du service public. Il semblerait que dans le DSM V les parcours trans sortent de l’axe 1 et ne soient plus exactement un trouble mental, mais relèveraient désormais d’une « incongruence du sexe social ». Ça semble une bonne chose car ça ouvre des failles pour en finir avec la brutalité des protocoles hospitaliers.

Pour autant, ce n’est pas les politiques qui pourront décider de la sortie des transidentités des manuels de psychiatries mais ils peuvent très activement y participer. Légiférer sur la simplification du changement d’état civil – qui implique l’arrêt des expertises humiliantes et de l’obligation d’opérations non désirées ; permettre le choix des médecins et des chirurgiens même à l’étranger pour la qualité de leur savoir faire sans chantage au non remboursement ; mettre fin (comme avait tenté de le faire assez courageusement Roselyne Bachelot) au monopole de la sofect (les médecins maltraitants des équipes hospitalières dans les hôpitaux du service public) ; garantir un accueil respectueux des personnes trans en attente de changement d’état civil dans tous les organismes de service public (de la poste à l’hôpital en passant par les impôts ou les bureaux de vote) ; sensibiliser les médecins du travail ; permettre l’accès à des formations professionnelles pour les personnes trans exclues du monde du travail ; favoriser l’accueil l’écoute l’orientation et la prévention de toutes les personnes se questionnant en renforçant les moyens et la mission du planning familial, voilà des objectifs que les associations montrent depuis un bon moment déjà. Et c’est très exactement ce à quoi le gouvernement PS a refusé de s’attaquer.



Vous croyez à une communauté trans ?

Non. Enfin si, je crois que la communauté trans est d’abord celle des personnes qui entament et sont en cours de transition.


Je crois qu’après il y a des diasporas en devenir. Et puis je crois surtout aux communautés affinitaires, tans ou pas, qui prennent forme et se défont à la lumière de nos intersectionnalités respectives.


Vous considérez avoir terminé votre transition ?

Ah ben oui bien sûr. Je peux même dire que la fin de ma transition a été jalonnée de plusieurs étapes. Ma rhinoplastie par exemple, ou quand j’ai réalisé qu’un soutient gorge était surtout une contrainte, et puis l’obtention de mes papiers évidemment. Mais il y a eu aussi le moment où un mec, mignon, a ralenti à l’arrêt du bus que j’attendais pour me draguer et que ça m’a saoulée. Là je me suis dit que si je n’avais plus besoin d’être reconnue par le désir des mecs, même sexys, et qu’en plus je trouvais ça chiant qu’ils se sentent autorisés à l’exprimer dans l’espace public en présupposant que j’étais là pour y répondre, alors oui ma transition était terminée.


Ce qui ne se terminera pas, c’est l’expérience de l’exclusion de la communauté citoyenne. D’ailleurs ça serait mensonger de faire croire qu’une fois obtenu le changement d’état civil, on se retrouve aptes à la consommation ou au salariat. Je ne peux plus être un modèle d’intégration sociale telle que nos sociétés capitalistes l’envisagent. En fait je dois avouer qu’au fond de moi je ne suis pas si certaine que ça d’avoir envie de quitter les registres de la folie. 





P.-S.

Une première version de ce texte a été publié en mars 2013 sur le site Annamedia http://www.annamedia.org/#!echappe-belle/cocm




Notes

[2] In « Communisme – un manifeste », http://laviemanifeste.com/archives/5358

[4] Vous dites que vous êtes blanche ?

Les rappels à l’ordre ont été nombreux et de toute part, les blancs dans une peur panique de me voir affirmer le contraire, des indigènes tendance hétérocrate quand j’ai soutenu le mariage pour les couples de même sexe, et des non blancs plutôt LGBT quand j’ai affirmé que Christiane Taubira et le PS avaient juste mené in fine une bonne opération de pinkwashing,. De plusieurs endroits, à plusieurs moments on m’a rappelée que j’étais blanche. Ce qui est incontestable. Je rajoute juste que je le suis comme les blancs ont dit à ma mère, ma grand-mère et ses aïeules kabyles qu’elles l’étaient, pour mieux leur faire croire qu’elles n’étaient pas tout à fait aussi sauvages que le reste de la population algérienne et tenter de les acculturer via la conversion au christianisme. http://bougnoulosophe.blogspot.fr/2012/02/le-trou-noir-de-la-laicite-francaise-la.html

[5] White appropriation of black cultural experience is a way of getting a bit of the Other... Wherein whatever difference of that Other inhabits is eradicated, via exchange, by a consumer cannibalism that not only displaces the Other but denies the significance of that Others history through a process of decontextualization. » (bell hooks)

[6] Il faut dire que les personnes intersexes sont encore trop souvent dès la naissance soumis à l’arbitraire des médecins dont la seule préoccupation est de préserver une soi disante naturalité à l’hétérosexuation et qui parfois sans même consulter les parents opèrent le nouveau né sans lui laisser la moindre chance de décider pour lui même quand il sera prêt à le faire s’il souhaite être un garçon, une fille ou préserver son identité intersexuée. C’est la même idéologisation de la « nature » par les scientifiques qui anime les médecins de nos protocoles hospitaliers.

[8] Mais je crois que la chose est plus nuancée que cela. Je n’étais pas, moi Lalla Kowska, cette construction, c’est Jean Christian qui l’était, et qui a fait tout ce qu’il a pu pour la maintenir hissée haut autant que possible. Et là encore il faut rajouter qu’il se peut que JC soit encore un peu moi ou qu’en tout cas nous ayons tous les deux des organes en commun. Peut-être il serait intéressant d’interroger cette histoire en puisant dans celles inversée de l’émigration et de l’immigration, comme une sorte de « double présence » en miroir à « La double absence » d’Abdelmalek Sayad.

[10] Il est intéressant de constater que les femmes trans sont construites dans l’imaginaire hétérobio sur un modèle similaire à celui des femmes noires dans celui des colons blancs : le sang chaud, à l’appétit sexuel vorace ,des femmes viriles. Triple cagnotte pour les hommes, l’accès au sexe garanti sans avoir à s’enquérir d’un consentement quelconque et aucun risque de se retrouver piégé dans une paternité non désirée tout en protégeant la fiction blanche et bio de l’épouse//mère amoureuse et dévouée qui attend au foyer dans la métropole.

[12] Autant de métamorphoses qu’un usage queer des hormones, ludique et occasionnel, ne permet pas d’appréhender.

[13] Si Farida Belghoul rencontre autant de succès – y compris chez ceux qui la dénoncent en expliquant qu’il n’y a pas de théorie du genre et en invisibilisant dans un même temps les vies intersexes et trans – c’est qu’elle dit quelque chose d’ancré dans ce que les personnes bios perçoivent : être trans c’est d’abord avoir un problème mental. Même les représentations amicales, de Sciamma à Dolan racontent la même histoire, nous devrions bien pouvoir nous contenter du déguisement.