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Un Islam Bon Chic Bon Genre ?

Réflexions atterrées sur la Vieille France homophobe et ses quelques supplétifs musulmans, sur l’élitisme et l’arrivisme en milieu militant, et sur une tendance du moment : l’intégration par la droite et l’extrême droite

par Faysal Riad
7 mars 2014

Alors que l’infâme loi antifoulard du 15 mars 2004 fête ses dix ans, que les actes islamophobes se multiplient et que l’urgence d’une réflexion, d’une lutte et d’une union sur des bases saines de tous les opposants au racisme se fait de plus en plus sentir, les débats sur le mariage pour tous-tes au début de l’année 2013 et sur la théorie du genre cet hiver ont révélé de graves contradictions. De positionnements stupides en compromissions, ce sont autant de divisions et de contretemps pour un combat qui devrait pourtant dépasser les ambitions personnelles, les basses velléités, voire les pulsions réactionnaires et fascisantes.

En janvier 2013, un groupe de « citoyens français de confession musulmane soucieux de l’avenir civilisationnel de la France » a publié une tribune intitulée « Mariage gay : un débat pour tous », qui entendait défendre le « cadre traditionnel de la famille », qualifié de « pilier majeur de la cohésion de toute nation » [1]. Etablissant un parallèle entre l’homosexualité d’une part et la pédophilie et l’inceste d’autre part, ce texte qualifiait la « famille » de « pilier » d’une « nation » que les auteurs désiraient visiblement soutenir : rien de très différent, du point de vue des fondements idéologiques, des militants blancs de droite et d’extrême droite, réactionnaires et/ou conservateurs, qui se sont engagés contre les droits des homosexuel-le-s.

La visée du texte était justement d’appeler les musulmans de France à manifester aux côtés de ces militants blancs dont beaucoup sont, de tout le champ politique, les plus ouvertement et violemment racistes et homophobes. Rappelons que certains de ces militants ont fini quelques mois plus tard par agresser physiquement de nombreux homosexuels un peu partout en France. Rappelons que la libération de la parole homophobe bête et méchante lors de ces mois de « débats » a manifestement donné confiance à certains groupes néofascistes décomplexés, et que ce climat politique nauséeux a débouché sur l’assassinat d’un militant antifasciste, Clément Méric, ainsi que sur plusieurs très violentes agressions ouvertement islamophobes.

Et c’est justement ici que se révèle la faute grave de ces militants prétendant lutter contre l’islamophobie : en quoi la lutte contre le racisme touchant les musulman-e-s nécessite-t-elle de défendre le modèle traditionnel de la famille occidentale, alors même que cela participe au renforcement d’un des courants idéologiques qui nourrissent le plus activement l’islamophobie ?

Ce n’est donc pas en tant que militants luttant contre l’islamophobie que ces personnes se sont engagées contre le mariage pour tous – puisqu’on se demande bien où serait le lien : en quoi l’octroi de droits aux homosexuel-le-s pourrait-il de quelque manière nuire aux musulmans ? C’est même le contraire qui est vrai : si l’on reconnaît que parmi celles et ceux, musulmans et musulmanes, qui subissent l’islamophobie, il y a aussi des homosexuel-les, un positionnement homophobe constitue donc une violence à l’encontre de musulman-e-s. La motivation de ce combat douteux n’est donc pas l’antiracisme, mais plutôt la défense d’un ordre moral, dont les fondements idéologiques méritent d’être interrogés.

Car non seulement de très nombreux musulmans ont voté à la présidentielle de 2012 pour le candidat socialiste [2] en sachant parfaitement que ce dernier ferait voter le mariage pour tous – preuve qu’ils ne sont peut-être pas si homophobes que cela, une telle perspective, même si elle n’était peut-être pas souhaitée par tous, n’étant visiblement pas assez rebutante pour changer la nature de leur suffrage – mais en plus, nombreux sont les musulmans très pieux qui, sans nécessairement soutenir ce mariage pour tous, se sont contentés de demeurer, de façon fort conséquente, tout à fait indifférents lors des débats.

OPA sur l’islamité

Il y aurait beaucoup à dire en vérité sur la double escroquerie que constitue cette prétention de quelques activistes réactionnaires à incarner « l’islam ». Une prétention sociologique d’abord : la prétention, étayée par aucune donnée précise, de « représenter » une écrasante « majorité silencieuse » des musulmans de France. Une prétention théologico-politique ensuite : la prétention d’énoncer, par-delà les clivages politiques comme le clivage droite-gauche, un point de vue surplombant qui serait ni plus ni moins que « le » point de vue « islamique ».

Il y aurait sur ce second point beaucoup à dire, notamment sur la très petite et très fragile base « coranique » dont peuvent se prévaloir les politiques anti-homosexuelles ; sur la pluralité des interprétations possibles de cette base coranique ; sur le fait que ce ne sont pas nécessairement des pratiques homosexuelles qui ont été dénoncées violemment dans le texte sacré, et pénalisées par la jurisprudence [3] ; sur le fait qu’en toute hypothèse ce ne sont pas des pratiques sexuelles mais d’une simple union qu’il s’agit dans le « mariage pour tous », et de droits qui lui correspondent ; sur le fait qu’il s’agit en outre du mariage civil et non du mariage religieux.

En résumé : les raisons sont nombreuses de contester l’OPA sur l’islamité qui a été opérée par les courants ou les individus les plus homophobes – et plus largement : les plus réactionnaires et policiers – d’une communauté très diverse, sur ce sujet comme sur d’autres. C’est évidemment de bonne guerre – tout interprète cherche à imposer son interprétation comme « la bonne ». Mais ici, on ne s’en tient pas à cette bonne guerre. Ce n’est pas seulement « la bonne interprétation » qu’on prétend détenir, ni « la bonne manière d’être musulman », mais la seule. C’est « l’Islam » tout court, son message, son éthique, qu’on prétend incarner.

L’actuel « ni droite ni gauche : musulman » de nos hérauts de « l’avenir civilisationnel » revêt alors la même signification d’un point de vue rhétorique que le célèbre « ni droite ni gauche : français » des fascistes des années 30 [4] : de la même façon que dans le fascisme français c’était une manière parmi d’autres de penser et de vivre, la manière fasciste, qui était considérée comme « la » manière française de penser et de vivre, la seule qui soit authentiquement française, ce qui impliquait que toutes les autres, pourtant tout aussi présentes sur le territoire français, se trouvent disqualifiées comme des déviations « anti-nationales » [5], de même aujourd’hui, c’est une manière parmi d’autres de lire et interpréter le Coran, de considérer l’homosexualité (et sa dignité, sa légitimité, son droit à l’existence et à la visibilité) et de se positionner dans un débat politique sur l’égalité d’accès au mariage civil, qui est présentée comme « le » positionnement « musulman », le seul qui soit authentiquement musulman, ce qui implique que tous les autres, pourtant tout aussi présents dans la communauté musulmane, se trouvent disqualifiés comme des hérésies, ou du moins comme des manquements, comme une islamité défaillante, timorée, coupable de vouloir complaire à l’Occident...

Et de fait, nous n’allons pas cesser de le vérifier, c’est bien en l’occurrence la fraction la plus réactionnaire – la plus sexiste, la plus homophobe, la plus petit-flic-de-l’ordre-moral – qui s’arroge ainsi le monopole de l’islamité légitime.

En résumé, donc : quoi que prétendent nos ardents défenseurs de « l’avenir civilisationnel », le niveau d’hostilité et d’agitation politique contre l’homosexualité (et surtout contre sa visibilité et sa reconnaissance sociale) n’est absolument pas proportionnel au niveau de croyance, de piété ou d’érudition religieuse – certaines interprétations (certes minoritaires) pouvant même consister justement à établir une relation de proportionnalité entre l’islamité, la piété, la bonne connaissance, la bonne compréhension et l’acceptation de cette visibilité et de cette reconnaissance sociale.

Quoi qu’il en soit, on a pu constater que pour l’écrasante majorité des musulmans de France, quand bien même une partie n’appréciait pas l’ouverture du mariage à tous les couples, il était parfaitement inconcevable d’exprimer une désapprobation en manifestant aux côtés des plus grands islamophobes de France.

Dès lors, si l’on revient aux auteurs du texte appelant à rejoindre le mouvement anti mariage pour tous-tes, une question se pose : quelle conception de l’islam défendent-ils ?

Très loin de moi, évidemment, l’idée qu’ils défendraient un « islamisme » subversif et dangereux pour notre cher pays. Bien au contraire ! Rien de plus « convenable » que la défense du modèle traditionnel (et bourgeois) de la famille (française) – un papa, une maman, quelques enfants – pour défendre la nation (française là encore). Rien de plus servile que cette intégration par la droite, par une adhésion au conformisme blanc réac le plus désolant et à des idéaux pétainistes – « famille » et « patrie » – auxquels il ne semble manquer que la défense du « travail ».

Un cas archétypal : Nabil Ennasri, notre Sarko-Valls à nous

Et de fait, l’éloge de la valeur « travail » n’est pas absent, loin de là, chez certains de ces militants – avec tout ce qui l’accompagne : élitisme, mépris de classe, éloge de l’entrepreneuriat, adhésion à une mythologie méritocratique aussi niaise que réactionnaire. Nabil Ennasri par exemple, actuel président du CMF (Collectif des Musulmans de France) [6], exhibe chaque jour, sur sa page Facebook publique, ses points de vues réactionnaires. Exemple :

« L’une des meilleures réponses à apporter à l’islamophobie se trouve dans ce que j’ai constaté depuis hier dans les villes de Nancy et Epinal. En marge d’une conférence sur mon livre sur le Qatar tenue à la fac de droit, j’ai vu une communauté exemplaire. Moustapha, chirurgien, membre du Conseil d’administration de la mosquée dans lequel 3 femmes siègent (oui, vous avez bien lu, 3 femmes dans le CA d’une mosquée). Adel, maire adjoint délégué à la politique de la ville. AbdAllah, Ayoub, Mourad et Mohamed, tous des jeunes qui, étudiants ou jeunes actifs, sont des éléments moteurs d’une dynamique que j’ai eu le plaisir de côtoyer. Une dynamique qui fait que la mosquée propose, outre sa fonction cultuelle traditionnelle, des cours d’arabe, d’alphabétisation, de soutien scolaire et d’activités pour les jeunes. Inaugurée en septembre dernier, elle a participé aux journées du patrimoine pour lequel de nombreux habitants se sont déplacés. Une mosquée indépendante, construite uniquement avec les dons des fidèles (cf photo). Sans oublier Rachid, lui aussi maire adjoint et vice-président d’une mosquée près de Nancy. Je crois que l’une des racines profondes de l’hystérie islamophobe qui s’empare de certaines personnes est ceci : le fait que l’islam s’installe et qu’il apporte une paix, une sérénité et de l’apaisement. Conformément à son éthique du bien et de la contribution. Et loin des clichés négatifs qu’on souhaite lui coller à la peau. Le Prophète (Saw) nous à enseigné : "Le meilleur des hommes est le plus utile aux hommes" (Hadith rapporté par Tabarâni). Bonne journée. » (Statut Facebook du vendredi 14 juin 2013)

Ignorant les pesanteurs de la reproduction sociale, ce sont donc des musulmans chirurgiens, cadres et autres élus diplômés de l’enseignement supérieur qui trouvent grâce à ses yeux de curé-procureur. Ce sont toujours les plus dotés qui sont jugés « bons musulmans » par ce monsieur qui s’octroie des droits inexistants dans la religion qu’il prétend servir.

On l’aura aussi noté – et on y reviendra : les élus de son cœur sont tous de sexe masculin [7].

Quant à la masse en revanche ce monsieur n’en parle que comme d’une gigantesque bande de malpropres qui ne savent pas se tenir, qui ont le très grand tort de jeter des papiers par terre et de se complaire dans un comportement « juvénile » :

« Rassemblement anarchique à Argenteuil. Je suis désolé mais voir le spectacle de cet après-midi devant la mairie était affligeant. Des centaines de personnes rassemblées ds une grave désorganisation. Avec un micro complètement naz, le maire a été hué, des bouts de papier jetés, pas mal d’animosité dans certaines attitudes et à la fin une scission du rassemblement avec des manifestants qui hurlaient : "Au commissariat, on y va, on y va !". Résultat : une dispersion chaotique, un organisateur débordé et la démonstration qu’on est très très loin de monter une action de rue efficace. J’aime bcp ma communauté mais qu’est ce que je reste profondément déçu de ces comportements indignes de notre éthique. Notre problème est clairement un problème d’éducation. Certains croient qu’en hurlant "Allahou akbar" on finira par trouver la solution grâce à un Takbir. Je rappellerais à toutes celles et ceux qui ont eu un comportement juvénile, provocateur et complètement contre-productif ces propos de notre Prophète (Saw) :" Les deux choses qui feront le plus entrer les gens au paradis sont la Taqwa (piété) et le bon comportement". On était très loin du bon comportement chez bcp de ceux qui étaient présents. En l’espace de 24h, j’ai vu deux parties complètement opposées de ma communauté. Une partie qui fait un travail serein, responsable et de qualité. Et une autre qui reste tributaire de ses émotions en restant dans une superficialité qui ns fait le plus grand tort. Je crois que pendant un long moment, l’urgence de la 1ère moitié sera de contribuer à éduquer la seconde. Qu’Allah nous aide à relever ce défi. »  (Statut Facebook du vendredi 14 juin 2013)

Bref : les jeunes musulmans des quartiers populaires ne sont jamais assez « éduqués », jamais assez bons musulmans. Des sauvageons en somme ! Auxquels de toute évidence notre auteur s’estime lui-même très « utile », plus utile que d’autres – au nom de quoi ? ses diplômes ? son capital social ? son joli chandail ?

Bref, notre aspirant au leadership – un mot qu’il affectionne et qu’il ne se prive pas d’employer, en ajoutant (et on le voit venir !) que c’est là ce qui manque le plus aux musulmans de France ! – décrit sa communauté comme une « canaille » irrationnelle qui, contrairement à lui, se laisse envahir par les émotions – Adolphe Thiers aurait apprécié...

A vrai dire, aucun Zemmour, aucun Christophe Barbier, aucun éditocrate ultralibéral ne dirait mieux que lui à quel point les classes populaires racisées sont en fait responsables de leur triste sort. De performances virilistes à la Chuck Norris en professions de foi sécuritaires, certains de ses sermons renouent de manière troublante avec la gouaille teigneuse du Malek Boutih ultra-sécuritaire de 2002 (celui qui, parlant de « racailles des quartiers », déclarait qu’ « il n’y a plus à tergiverser, il faut leur rentrer dedans, taper fort ») – avec un petit quelque chose aussi du Sarkozy de 2005 (celui du « nettoyage au kärcher »). Jugez plutôt :

« Ça s’est passé hier soir. Je sors du métro et je me dirige vers l’Institut de formation islamique Shatibi à Stains (93). Je parle avec mon téléphone à la main. En une fraction de seconde, un jeune me l’arrache. Je le course jusqu’au cœur de la cité mais il est trop rapide. D’un côté, il n’avait pas le choix car je vous assure que je l’aurais détruit. Je rentre finalement en cours. J’explique aux élèves les raisons de mon retard. Des étudiantes me disent qu’elles ont vu la même chose quelques minutes auparavant : une femme à qui on a arraché le sac et qui a été trainée par terre par deux jeunes qui, après leur forfait, se sont enfuits dans leur cité. J’ai longtemps trouvé des circonstances atténuantes à la violence qui sévissait dans les banlieues en mettant en avant les raisons sociales d’un marasme qui pousse au vice et à la marginalité. Mais à un moment donné, il faut dire stop. Autant, il faut condamner la délinquance en col blanc. Autant, il faut être sans pitié avec cette "petite" délinquance qui pourrit la vie des gens. Ce n’est pas un discours réac de "droite". C’est un propos issu d’une éthique islamique qui veut remettre l’ordre au centre de la vie sociale. Oui, il faut l’assumer : il y a beaucoup de bien dans l’autorité et l’un des malheurs de cette société c’est que de la contestation de l’autorité du père au délitement des repères jusqu’au triomphe de la superficialité, tout pousse à la déliquescence des valeurs morales et à la violence. Il va vite falloir revenir à l’éducation. La vraie. » (Statut Facebook du 5 février 2014)

Biscoteaux

Semblable au minable Lionel Jospin de 1997-2002, annonçant fièrement qu’il a rompu avec « l’angélisme » et la culture de « l’excuse sociologique » (un Jospin servilement soutenu justement par un certain... Malek Boutih), notre aspirant au leadership fait son mea culpa et annonce une nouvelle ère : fini la rigolade ! Place à l’éducation, nous dit-il, mais attention : « la vraie » !

Et quelle est cette « vraie » éducation dont notre jeune homme pressé se pose en toute modestie comme le détenteur ? C’est d’abord la restauration de « l’autorité du père » – et c’est en soi intéressant : pourquoi du père, plus que de la mère ? Pas de réponse.

C’est ensuite un principe simple, beau comme un tract UMP : « remettre l’ordre au centre de la vie sociale », c’est-à-dire, « à un moment donné, être sans pitié » – ce qui ressemble fort, vous en conviendrez, au « il n’y a plus à tergiverser, il faut leur rentrer dedans, taper fort » de Malek Boutih.

Là aussi il serait bon que notre aspirant au leadership soit un peu plus concret : est-ce la Justice qui doit se faire plus répressive qu’elle ne l’est déjà avec la petite délinquance ? Est-ce la prison ferme pour les voleurs de portables que réclame notre grand humaniste ? Ou bien ses paroles ne sont-elles que du vent ? Ou peut-être est-ce à « la communauté » d’être « sans pitié » et de prendre en charge « l’éducation-la-vraie » – mais alors la question du « comment concrètement » se pose à nouveau, et la seule option claire qui est proposée est le tabassage en règle : heureusement que le voleur m’a échappé, nous dit Monsieur Ennasri, sinon « je l’aurais détruit » – prodiges et vertiges du conditionnel !

Et là, ce n’est pas seulement à un Chuck Norris à lunettes ou à un Charles Bronson en chandail qu’on pense. On pense aussi à Bernard-Henri Lévy, celui qui, parce qu’il vient de se faire entarter, perd toute sa bonhomie et vocifère frénétiquement contre l’entarteur :

« Lève-toi vite ! Lève-toi vite ou j’técrase la gueule à coup de talons ! »

Autre fait notable : ce grand retournement s’opère « à un moment donné », nous dit le jeune homme, mais à quel moment donné ? Qu’est-ce qui bouleverse notre grande conscience religieuse en communication permanente avec la transcendance, au point de la faire passer de la culture de l’excuse à la volonté de « détruire » physiquement la vermine délinquante ? Une toute petite mésaventure personnelle : un tout petit larcin, la perte d’un portable ! C’est-à-dire, malgré tout, d’un objet insignifiant si l’on songe à la grandeur de la Création et à l’immensité des souffrances de l’humanité. Voici donc que le même homme qui vitupère la « superficialité de l’époque » (dans le même écrit !) et oppose volontiers sa conception de l’islamité au « consumérisme » ou au « matérialisme » des temps présents, nous fait pour un tout petit vol de portable – mais son portable à lui ! – une grosse crise de nerf…

Et cette crise de nerf a ceci de remarquable par ailleurs qu’elle nous vient d’un maître à penser qui ponctue sans arrêt sa prose d’appels au calme, au sang froid et au dépassement de l’émotionnel (« sérénité et apaisement », « audace, intelligence et vigilance », « résistance, vigilance, intelligence », « calme, intelligence et détermination » écrit-il par exemple – et là on ne pense plus à Jospin ou Sarkozy mais à Balladur et Giscard d’Estaing). Si l’on résume, avec ses propres mots : huer un responsable politique pour protester contre une islamophobie institutionnelle massive et des agressions physiques impunies contre des femmes voilées, c’est un « comportement indigne de notre éthique », mais en revanche « détruire » le petit gars qui vient de me voler mon portable, voilà qui nous rapproche de « l’éducation, la vraie »

Bref : « Faut pas gonfler Gérard Lambert quand il répare sa mobylette » disait la chanson, et nous apprenons ici qu’il faut pas non plus piquer le portable de Nabil Ennasri quand il va tailler une bavette à l’institut de formation islamique : ça vous transforme un gendre idéal à sourire colgate en Justicier dans la ville n°3, en BHL tataneur, voire en Eugène Cavaignac – cet expert du rétablissement de l’ordre à coup d’extermination d’Algériens et de Parisiens révoltés, qui applaudit sûrement du fond de sa tombe en se voyant enfin pris pour modèle par un descendant de ces Bédouins qu’il aimait lui aussi « détruire ».

Ordre moral contre justice sociale

Si l’on se remémore ce que fut le Collectif des Musulmans de France il y a quelques années, ce que furent par exemple ses combats communs avec le Mouvement Immigration Banlieue, notamment contre les politiques sécuritaires et l’impunité policière, le constat est amer. C’est bien l’ordre moral qui supplante le souci de la justice sociale. Des cadres diplômés à féliciter, des masses indisciplinées qu’il faut gourmander puis « éduquer », des voleurs de portables qu’il faut « détruire », « sans pitié » : comment mieux dire que la justice sociale n’est plus à l’ordre du jour ? Comment ? Eh bien comme ça :

« L’histoire des deux Mourad ou comment bien commencer la semaine. C’est donc deux Mourad qui travaillent dans la même société et participent à un dîner professionnel. De l’alcool leur est proposé par leur patron. L’un deux veut se faire bien voir par le boss, hésite un peu puis accepte. L’autre, fidèle à ses principes, refuse poliment. A la fin du repas, le boss se tourne vers celui qui a accepté de boire et lui dit : "tu vois Mourad, à toi je ne te ferai pas confiance car tu es changeant. Je préfère l’autre Mourad car avec lui, on est sur qu’il a des principes et qu’il ne transigera jamais". Moralité : être décomplexé et affirmer en toute fidélité son identité est certainement le meilleur moyen pour donner une bonne image de soi. Bonne semaine ! » (Statut Facebook public du 24 février)

« Et devinez quoi ? Le Mourad qui a bu a fini par être licencié. L’autre Mourad a été promu » (Commentaire Facebook du même jour)

En peu de mots, tout est dit. D’abord l’infantilisation d’une « communauté » qu’on « éduque » à coups de petites fables édifiantes nous montrant que le « bon comportement » est toujours récompensé sur terre – ce qui paraît une fois de plus incongru de la part d’un contempteur des préoccupations « matérialistes ». Loin de vanter la justice divine, qui sait récompenser le Juste quand les puissances terrestres ont plutôt tendance à le maltraiter, notre apprenti guide spirituel motive son auditoire avec une carotte et un bâton tout ce qu’il y a de plus matérialiste : le méchant a été licencié et le gentil a gagné une petite promotion.

Tant de mesquinerie fait honte. Ce qui frappe surtout est l’extrême onction que reçoit ici le système capitaliste et son représentant le plus emblématique : le patron. Et pas n’importe quel patron : le patron le plus pervers, celui qui joue à diviser ses employés (entre un « bon Mourad » franc du collier et un « mauvais Mourad » fourbe et sournois), en jouant en plus sur une corde particulièrement perverse : l’existence incontestable du racisme et la peur légitime de le subir. Dans cette histoire c’est donc au patron pervers et sadique (car il n’y a pas d’autre mot pour quelqu’un qui profite ainsi de sa position de patron et de l’existence du racisme) que revient la tâche de rendre la justice, de dire qui est bon et qui est mauvais, sans que ce jugement soit soumis à la moindre critique par le narrateur-exégète. Le patron occupe en somme la place de Dieu, ni plus ni moins.

Ce qui est clair en tout cas c’est qu’à aucun moment notre maître à penser n’émet la moindre critique à l’encontre du seul comportement abject de l’histoire – celui du patron – et qu’en revanche il dé-socialise et sur-moralise l’analyse de manière à rendre condamnable (en tant que manquement au devoir de « fidélité à son identité ») un comportement socialement explicable et compréhensible : l’adaptation à un environnement raciste (par la dissimulation de sa pratique religieuse, l’acceptation du verre d’alcool).

Je dis explicable et compréhensible parce que bien entendu Nabil Ennasri ment effrontément lorsqu’il présente cette histoire comme emblématique : car même si les deux Mourad de son histoire existent, et même si dans leur cas c’est celui qui a dit vrai (« je ne bois pas d’alcool ») qui a été récompensé, et celui qui a dit faux (« oui je bois, merci ») qui a été puni, c’est une manipulation odieuse que de vouloir faire croire qu’on peut en tout lieu et en tout temps assumer ouvertement son identité musulmane, et cela sans risque.

Car c’est évidemment faux. Cela serait vrai si précisément l’islamophobie n’existait pas, et si tous les patrons étaient de braves hommes sans autre souci que celui de récompenser le mérite. Et c’est cela au fond qu’on peut reprocher à Nabil Ennasri du strict point de vue des intérêts de la communauté musulmane : en présentant son histoire des deux Mourad comme emblématique, en affirmant que d’une manière générale « être décomplexé et affirmer en toute fidélité son identité est certainement le meilleur moyen pour donner une bonne image de soi », il affirme implicitement que l’islamophobie n’existe pas.

Et ce n’est évidemment pas son seul tort : il cautionne aussi l’idée que « donner une bonne image » est un jeu social acceptable. Il cautionne l’exorbitant (et odieux) pouvoir que l’ordre capitaliste et raciste donne au patron sur ses employés, ce pouvoir qui lui permet justement d’exiger de certains « une bonne image » (et pas seulement un travail bien fait), et aussi d’opposer et diviser ses employés (et en particulier ses employés musulmans) en jouant sur des catégorisations moralisatrices (qui est bon, qui est mauvais, qui est franc, qui est sournois ?).

Pour résumer : là où tout, la solidarité communautaire aussi bien que la fraternité humaine, une éthique islamique aussi bien que le souci de justice le plus élémentaire, ordonnait de tirer une seule leçon, celle de ne pas se laisser diviser mais de s’unir (entre buveurs d’alcool, non-buveurs qui ont peur de le dire et non-buveurs qui n’ont pas peur de le dire), et ensemble imposer au patron pervers et diviseur un rapport de force qui l’oblige à plus de respect, Nabil Ennasri a choisi une autre lecture, la plus étroitement individualiste, celle du petit arriviste qui ne pense qu’à donner à son « boss » (Nabil ne dit pas patron, il dit « boss ») une meilleure « image de soi », de manière à « progresser » dans le monde merveilleux de l’entreprise, fût-ce en marchant sur la tête des autres.

Merci pour la Palestine

Que l’ordre moral s’impose forcément aux dépens de la justice sociale, un ultime écrit le montre :

« "Tous à poils". Je viens de voir le reportage sur cet ouvrage proposé aux enseignants dans l’académie de Grenoble. Disponible depuis 3 ans, il s’inscrit ds le dispositif de lutte "pour l’égalité". Il restitue des personnages de la vie de tous les jours (une maitresse, une grand-mère, un policier, etc) qui se mettent tous nus. Tous finissent sur une plage de naturistes. Certaines écoles primaires l’enseignent déjà. Que l’on se comprenne bien : loin de moi l’idée de relayer l’instrumentalisation de J.F Copé par qui le scandale est arrivé et pour lequel je n’ai aucune sympathie. Mais il faut voir la réalité en face : encore une fois, sous couvert "d’égalité", on fait une intrusion intolérable dans l’intimité des enfants. Je refuse ce cadre scolaire pour l’éducation de mon fils. Et c’est parce que nous aimons l’école qu’il faut nous insurger contre ces dérives malsaines. Juste avant le reportage, mon fils m’a récité pour la première fois Ayat Al Koursi ("Le verset du Trône"). Si je vous dis ça, c’est pour partager cette expérience avec vous : la meilleure manière de préserver nos enfants est d’installer une proximité humaine, spirituelle et éducative avec la prunelle de vos yeux. Je crois que le défi de la parenté va être le plus grand Jihad de notre époque. » (Statut Facebook public du 5 février 2014)

On pourrait relever là encore beaucoup de choses, mais je n’en relèverai qu’une seule : la parenté, « plus grand Jihad de notre époque ». Concentrons-nous simplement sur un mot, qui pour un musulman n’est pas anodin : Jihad [8]. Il nous est donc affirmé que le martyre des Palestiniens, celui des Syriens, celui des Egyptiens, leurs combats pour la dignité, la liberté, la démocratie, ce n’est pas le plus grand Jihad de l’époque. Pas plus que la lutte des femmes voilées discriminées dans l’emploi, ou que celle des élèves voilées persécutées par la loi du 15 mars 2004 – qui n’auront pas eu l’honneur d’inspirer à Nabil Ennasri et ses nouveaux amis la moindre « Journée de retrait de l’école ». Pas plus que la lutte des mamans exclues des sorties scolaires – qui elles non plus n’auront pas eu droit à leur « journée de retrait de l’école ». Pas plus que la lutte contre la discrimination raciste systémique que subissent aussi les hommes musulmans, à tous les niveaux de la vie sociale. Pas plus que la lutte contre les abus policiers et leur impunité, dont pâtissent aussi beaucoup de musulmans.

La liste pourrait s’allonger. Résumons, plutôt : en plaçant en haut de la liste « le défi de la parenté », avec comme contenu concret quelque chose d’aussi douteux (et de toute façon dérisoire, quoi qu’on en pense) que l’épuration des bibliographies de l’Education nationale, ce sont de véritables Jihads, autrement plus sérieux, qui sont insultés. Et beaucoup d’hommes et de femmes, musulmans et musulmanes, de Palestine ou de Syrie, d’Egypte ou du Maghreb, de France ou d’ailleurs, qui se prennent en pleine figure un gros crachat de Nabil Ennasri.

Et pour couronner le tout, notre apprenti leader [9] s’est fait le laudateur béat d’un des régimes les plus pourris et réactionnaires du monde : le Qatar, monarchie héréditaire esclavagiste ultra-capitaliste, alliée et larbine de toutes les puissances impérialistes.

Bon genre

Il y a un an enfin, Nabil Ennasri fut le principal et plus actif initiateur de l’appel à rejoindre l’extrême droite catholique au sein de « la manif pour tous », en reprenant à son compte (ou plutôt au compte de « l’Islam », enrôlé dans la croisade) un poncif de la droite Vieille France : la comparaison homosexualité / pédophilie. Ce poncif avait par exemple été popularisé auparavant par un ex-ministre de droite, sénateur formé à l’extrême-droite, archétype du notable blanc ultra-réactionnaire : Gérard Longuet.

Comme nous l’avions rappelé au sujet de ce sinistre personnage, la doctrine libérale postule que la recherche des intérêts personnels amène la prospérité de tous dans un monde où « quand on veut on peut » (et où quand on n’a pas pu c’est qu’on ne voulait pas vraiment...). Mais les tenants du libéralisme sont beaucoup moins attachés en réalité aux conditions de concurrence pure et parfaite – ainsi qu’à une pleine jouissance des libertés individuelles – qu’à la défense des intérêts des dominants au détriment des dominés. C’est ainsi que la loi du marché s’acomode parfaitement des discriminations racistes, et c’est ainsi que les mêmes qui défendent la libre entreprise au nom d’un discours apparemment « libéral » (dans tous les sens du terme) militent par ailleurs contre certaines formes de libéralisme politique – notamment lorsqu’il s’agit de droit des minorités. En ce sens Nabil Ennasri pratique un libéralisme très français. Un Gérard Longuet déguisé en Malcolm X, pourrait-on dire.

Lorsqu’un membre d’un groupe opprimé se retrouve ainsi à militer contre les droits d’un autre groupe opprimé, c’est presque toujours pour renforcer sa position dominante sur un autre plan : quand un-e homosexuel-le blanc-he est islamophobe, ce sont ses intérêts de dominant-e blanc-he qu’il ou elle défend ; et quand un-e musulman-e hétérosexuel-le est homophobe, ce sont ses intérêts de dominant-e hétérosexuel-le qu’il ou elle défend. Et tout cela n’est pas sans conséquence : sans mettre sur le même plan les deux rapports de domination, de tels positionnements desservent toujours d’une manière ou d’une autre les membres les plus fragiles du groupe discriminé auxquels appartiennent les musulmans homophobes ou les homosexuels islamophobes. Loin d’être utiles, de tels personnages peuvent donc être considérés comme des traîtres à leur propre cause : Caroline Fourest en étant islamophobe et Nabil Ennasri en étant homophobe, chacun à leur manière (et à des degrés très différents : je ne mets pas sur le même plan une éditocrate omniprésente et un petit leader d’une association de dominés – fût-il lui-même dominant dans son microcosme, et donc capable de faire beaucoup de mal autour de lui), travaillent tous deux au renforcement du groupe qui les opprime : la bourgeoisie blanche hétérosexiste et raciste.

Nabil Ennasri a peaufiné son intégration au pétainisme transcendantal franchouillard au début de cette année 2014, en s’engageant dans l’union sacrée des ennemis du « genre » auprès de Christine Boutin, Béatrice Bourges ou Alain Escada – ainsi qu’une certaine Farida Belghoul, elle même ralliée au combat contre (selon ses propres termes) « la France juive, maçonnique, socialiste, parlementariste et sodomite » [10]... Et la nouveauté de ce concert monstrueux, se scandalisant par exemple de l’existence d’une ligne de téléphone – la fameuse ligne Azur – visant notamment à lutter contre le suicide des jeunes adolescent-e-s homosexuel-le-s (que veulent-ils donc ? que les homos se suicident ?), réside assurément dans la présence, aux côtés des habituels ennemis blancs des libertés individuelles, et spécialement obsédés par tout ce qui touche de près ou de loin au sexe, de quelques militant-e-s musulman-e-s autrefois engagé-e-s dans la lutte contre l’islamophobie, parmi lesquels figure donc au premier rang notre jeune homme pressé, qui n’en loupe pas une.

Nous pouvons savoir gré à ces apprentis sorciers en quête de leadership d’avoir par bêtise, naïveté ou cynisme, tenté de rallier une religion sur laquelle ils n’ont aucun droit, l’islam, déjà stigmatisée et dominée, à un combat rétrograde de dominants qui n’en attendaient pas tant de leurs victimes. Nous pouvons les remercier d’avoir participé à nourrir ce stigmate touchant les Musulman-e-s – qui n’en avaient certes pas besoin – de l’homophobie et du conservatisme « génétiques ». Le fascisme moderne, l’extrême-droite, l’UMP, sa « Manif pour tous » et son « identité nationale », le PS, son Vallsisme et sa voilophobie (elle aussi justifiée en tant que « protection des enfants », à l’école, dans les crèches et ailleurs [11], contre la menace là aussi d’un « prosélytisme » surgissant des ténèbres sitôt qu’on ne discrimine pas), la gauche et son athéisme identitaire, tout ce beau monde se félicite sûrement du recrutement de ces nouveaux tirailleurs, au service de ces autres impérialismes que constituent la transphobie et l’homophobie [12]

Le constat est désolant : les polémiques sur le « mariage pour tous-te-s » et « la théorie du genre » ont mis en lumière l’émergence d’une nouvelle espèce de petit notable musulman, incarnant dans le champ militant ce qu’un Abd Al Malik incarne dans le champ musical : la pétainisation d’une contre-culture (dans un cas le hip hop, dans l’autre la militance musulmane dans la France islamophobe). Dans les deux cas on assiste au même spectacle lamentable : des dominés qui imitent servilement les pires défauts de la petite-bourgeoisie blanche réactionnaire, bête et inculte. Les seuls au sein de la communauté musulmane qui peuvent espérer tirer quelques bénéfices d’une telle larbinisation sont des hommes hétérosexuels diplômés ayant accédé ou rêvant d’accéder à la classe moyenne. Les principales victimes, comme d’habitude, sont les femmes, et notamment les femmes voilées, ainsi que les hommes jeunes et moins jeunes qui vivent dans des quartiers populaires, en particulier ceux qui sont ou ont été en échec scolaire, ainsi qu’une autre partie de la population tout aussi dominée et encore plus invisibilisée : les musulman-e-s homosexuel-le-s.

Notes

[1] Texte initié par Mourad Boudabbouz, Abdelaziz Chaambi, Leila El Haddouchi, Jamel El Hamri et Nabil Ennasri : http://oumma.com/15340/un-debat

[2] 93% des votants se qualifiant de musulmans ont voté au second tour pour François Hollande, selon un sondage paru alors dans le magazine La Vie.

[3] Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, « Même si, évidemment, l’interprétation exotérique dominante des dogmes de l’islam condamne l’homosexualité, l’histoire des pratiques, des identités et des tolérances est autrement plus complexe, et des interprétations, certes minoritaires mais pas inexistantes, parviennent à articuler leurs croyances religieuses aux différentes dispositions structurant leur vie – celles concernant les orientations sexuelles pas plus difficilement que d’autres dispositions perçues par l’ordre social comme transgressives – suivant des modes de “confrontation” qui, en fonction des pays et des époques, sont à peu près toujours les mêmes : choc, coexistence pacifique ou conciliation idéologique » (http://lmsi.net/Qu-est-ce-qu-un-Musulman#nb12). Cf. aussi : http://mapage.noos.fr/fredlag/Habilitation-recherche.pdf et http://oumma.com/15178/lhomosexualite-un-defi-theologique. A ce dernier texte, paru sur le site oumma.com il y a plus d’un an, et proposant un argumentaire théologique long et précis, aucune réponse n’est venue.

[4] Cf. Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France, Gallimard, Folio histoire, 2012

[6] Cet exemple est pris parmi d’autres figures tout aussi pathétiques, atterrantes et inquiétantes. L’intérêt du cas Nabil Ennasri tient surtout au fait que contrairement aux figures dont la proximité est plus ancienne avec des formations d’extrême droite, Nabil Ennasri, entré en politique sous la bannière du Collectif des musulmans de France (groupe engagé de longue date sur le terrain des luttes pour l’égalité sociale, et non sur celui de l’ordre moral), a davantage pu « faire son trou » en bénéficiant du capital de sympathie que le CMF avait acquis au fil des ans du fait de son engagement social. À ce titre il peut être considéré comme une sorte « d’image grossie » de l’arrivisme ultralibéral et réactionnaire de certains politicien-ne-s « issu-e-s de la diversité » (cf. http://lmsi.net/Des-jeunes-d-origine-difficile-aux) engagé-e-s dans des partis dits « républicains »

[7] Trois femmes sont aimablement évoquées, certes, à côté des sept hommes admirables, Mustapha, Adel, AbdAllah, Ayoub, Mourad, Mohamed et Rachid. Mais, détail significatif : de ces trois femmes, contrairement aux sept gars, on ne connaîtra ni le prénom ni le pédigrée.

[8] Terme important pour les musulmans, prêtant le flanc à de multiples syllepses lorsqu’il est ainsi employé en français (cf. mon texte à ce sujet : http://lmsi.net/Des-syllepses-invisibles) : en arabe ce mot renvoie à une « lutte », l’exercice d’une force – ce qui le rapproche en fait du mot français « vertu » dont l’étymologie renvoie à « l’énergie morale », « l’effort » ou la « force ». Le Jihad peut être compris globalement comme une lutte spirituelle, intellectuelle et/ou physique, politique, en vue de rendre le monde plus légitime.

[9] Si nous n’y prenons pas garde nous risquons nous aussi d’avoir comme représentants des équivalents du CRIF et autres « élites » ennemies des dominé-e-s.

[10] Propos tenus lors d’une conférence organisée par Alain Soral le 22 juin 2013 au théâtre de la Main d’Or : http://www.youtube.com/watch?v=KK9QKycKbDQ

[11] Cf. à ce sujet l’ahurissante interview de la psychanalyste Caroline Eliacheff, expliquant qu’une nounou portant un foulard peut traumatiser un enfant : http://www.elle.fr/Societe/Interviews/Caroline-Eliacheff-Le-conflit-sur-le-voile-touche-aussi-les-enfants-2620696

[12] Et bien sûr, comme cela arrive souvent avec les homophobes et les racistes, le discours de haine s’arme ici aussi de formules de dénégation terriblement révélatrices. Ce n’est pas (du tout !) pour être « contre les homosexuels » qu’ils dénoncent la lutte contre le suicide des homosexuels, ce n’est pas (du tout !) par homophobie qu’ils s’opposent à la lutte contre l’homophobie. Non, pas du tout ! Tout cela, nous disent-ils, n’est qu’une légitime inquiétude de parents consciencieux, et soucieux de l’enseignement donné à leurs enfants.

Si comme ils le prétendent, les projets éducatifs décriés avaient réellement pour but d’encourager les enfants à être homosexuels, peut-être pourrait-on dénier le caractère homophobe de tels questionnements. Mais le problème est le suivant : il n’est pas du tout question d’encourager les enfants à être homosexuels. Ce projet absurde n’existe pas. Et même, comme rien n’indique que les enseignants soient spontanément plus ouverts, moins homophobes, moins transphobes que la moyenne, eux qui sont souvent les petits soldats du conformisme (et ne se sont pas, par exemple, levés majoritairement contre la sexiste et raciste loi anti-voile), comment peut-on imaginer une seconde que de tels êtres iraient fomenter en secret un plan visant à encourager l’homosexualité ?

Cela n’est pas seulement illogique. Pour imaginer une telle machination, il a non seulement fallu postuler des instituteurs et institutrices diaboliques ou franchement débiles, au point d’être manipulables par trois visites annuelles de trois pelés du « lobby homosexuel » !), mais aussi mentir sur les mots et franchement travailler à renverser le rapport de domination. Car craindre qu’une chose irréelle, improbable et illogique, puisse exister, a fortiori quand cette chose irréelle consiste à mettre en haut ce qui est en bas dans l’ordre social et symbolique, à faire donc de dominé-e-s des dominants, cela correspond précisément à une crainte très classique de dominants – donc ici, en l’occurrence : d’hétérosexuels bios. Ce n’est donc pas du tout en tant que musulmans que des musulmans peuvent être homophobes et/ou transphobes (comme le pensent les racistes et leurs larbins), mais bien en tant que dominants dans l’ordre patriarcal et hétérosexiste.