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Et si on arrêtait de parler de Charlie ?

À propos de « nous » et d’ « eux », et de la nécessité de sortir du choc des civilisations

par Sellouma
26 février 2015

Les lignes qui suivent sont une réponse aux discours et pratiques amalgamant les populations victimes de l’islamophobie et du racisme d’état en ce beau pays de merde…

L’envie d’écrire est née de la lecture de l’article de Pacôme Thiellement, « Nous sommes tous des hypocrites », lui-même écrit en réponse frontale aux « Je suis charlie » de l’après 7 janvier, et qui a suscité en moi un certain malaise. L’article de Pacôme cible à juste titre un « nous », celui que l’élite politique, médiatique et culturelle a construit sur le mépris de classe et de race. Mais la définition du « eux » censée s’y opposer, faisant des tueurs du Charlie ses figures de proue, me paraît réductrice. Certes, l’article de Pacôme est percutant dans cette mise en scène terrible d’un conflit raciste, impérialiste et classiste, avec comme toile de fond salutaire une ébauche des conditions sociales ayant amené les protagonistes à commettre cet attentat. Mais les contours dessinés par ce « nous » et « eux » sont au mieux volontairement imprécis, au pire forçant un trait inexistant quand il s’agit d’aborder les musulman-e-s et non blanch-e-s pauvres. Justice est rendue aux « eux » diabolisés – et les « nous » endossent à juste titre le sale rôle : cette stratégie d’inversion rend le texte terriblement efficace. Mais ce serait trahir la réalité sociale que de rester dans ce cadre.

Il faut désormais dégainer une autre réponse stratégique, qui implique de cesser de poser notre analyse à partir de l’attentat contre Charlie, dont le gonflement médiatique n’est rien d’autre que la mise en scène d’un choc des civilisations. Il est important de rompre aussi avec une lecture raciale et sociale trop expéditive, autrement dit : délier jusqu’au bout l’association entre le fait d’être pauvre et musulman en France et celui d’être un takfiriste. Les catégories les plus opprimées de la société font en effet l’objet trop souvent de jugements experts qui analysent leurs orientations politiques comme des choix « identitaires », découlant eux-même de leur origine sociale et culturelle, et cette assignation automatique alimente les discours complotistes sur la « communauté musulmane ».

Nous avons aussi vécu ce genre de discours à propos des gays, des lesbiennes, des trans aussi, associé-e-s à une maléfique opération intitulée « Théorie du Genre », supposée menacer l’équilibre de la famille et de la nation. Si le fait de subir l’exploitation et la domination marque assurément nos trajectoires de vie, nous restons comme quiconque le produit de nos actions. L’autodétermination n’est pas un luxe réservé au self made man bien né ou au miraculé social. On pourrait même dire le contraire : n’est-ce pas quand on est un bourgeois pété de thunes qu’il est le plus difficile de s’extraire de son milieu, de son confort, de sa clique sociale, de ses préjugés ? De sa damnation prochaine ? Jésus n’a-t-il pas prévenu qu’il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ?

Sortir du microcosme charliste signifie aussi porter son attention aux phénomènes politiques internationaux/hors frontières, en l’occurrence les effets des processus révolutionnaires et contre-révolutionnaires dans le monde arabe. L’ensemble de ces effets n’épargnent personne. La politique s’occupe de nous, et si les événements politiques en France nous somment de nous positionner, pourquoi ne serait-ce pas le cas des questions internationales ?

Qui sommes « nous » ?

Aujourd’hui les musulman-e-s, groupe dont je fais partie, n’ont pas le droit de s’exprimer politiquement. Notre subjectivité est déniée ou dénigrée, considérée justement comme trop subjective, voire irrationnelle, pour porter un quelconque savoir – surtout lorsqu’elle menace de mettre en pièces un système économique et civilisationnel. Il est terrible de constater à quel point il est aisé de nous marteler l’esprit au point d’oublier que nous sommes juste à quatre ans du déclenchement des révolutions dans le monde arabe, un exemple pour le monde entier, et en France à dix ans depuis la révolte des banlieues.

Les récents événements politiques prouvent également de la capacité politique de nombre de victimes du racisme de prendre en charge une solidarité politique, vis-à-vis des victimes de la guerre, la contre-révolution, de la répression d’état et de l’oppression, quitte à se retrouver sur la première ligne de la répression policière. Ce fut le cas cet été lorsque les manifestations de solidarité avec la Palestine avaient subi une répression raciste, car les manifestants avaient dénoncé la complicité du régime français dans la perpétuation du régime colonial israëlien.

La meilleure façon d’aborder les catégories sociales me paraît être de partir des dynamiques dont elles sont porteuses. Si exister c’est exister politiquement, alors les différentes formes de luttes que nous choisissons traduisent quelque chose de notre mode d’existence et du type de monde que nous souhaitons construire – c’est ce que révèlent par exemple les travaux d’Abdellali Hajjat sur l’engagement politique des migrants et de leurs enfants. Dans un article collectif cosigné par Chadia Arab, Ahmed Boubeker, Nadia Fadil, Nacira Guénif-Souilamas, Abdellali Hajjat, Marwan Mohammed, Nasima Moujoud, Nouria Ouali et Maboula Soumahoro, et intitulé « Ça fait quoi d’être un problème ? », on apprend que

« les membres du "réseau des Buttes Chaumont", dont les frères Kouachi, s’étaient fait exclure des manifestations pro-palestiniennes par les militants de l’immigration et antifascistes au début des années 2000. »

Et plus loin :

« Ironie de l’histoire : ce sont ceux qui se sont hier opposés sur le terrain aux groupuscules violents qui sont aujourd’hui pointés du doigt lorsqu’ils dénoncent l’islamophobie... »

C’est dans cette hétérogénéité militante du nous, animée par le même désir de libération, que je m’inscris et dont voici pour partie l’un des déclencheurs.

Quand les révolutions crevaient l’écran.

Tout d’un coup, j’avais senti un poids se libérer de mes épaules. La tête redressée, je pouvais enfin contempler le monde autour de moi, et regarder droit dans les yeux mes semblables dans le métro. Nous étions fiers et heureux que le monde voie enfin ce dont nous étions capables, qui nous étions réellement. C’était il y a quatre ans à peine, le lendemain des révolutions dans le monde arabe : Tunisie, Egypte, Lybie, Syrie, Bahreïn !

Du Maghreb au Golfe, une foule diverse crevait l’écran au grand dam des médias français. Les clameurs étaient trop fortes pour qu’on ne les entende pas. Les femmes voilées trop présentes pour être invisibilisées. En Egypte, les temps forts des manifestations tombaient souvent le vendredi [1]. La France, ce grand pays des droits islamophobes, assistait, à mon grand bonheur, aux massives prières de rue sur les grandes places. Elles mettaient en scène des égyptiens qui se prosternaient devant Allah, lançant par là-même un défi au pouvoir en place en lui tournant le dos. À ce moment là, le pot pourri des espérances musulmanes, chrétiennes et athées réglait son compte à l’ordre établi : ni dictateur ni sauveur, le peuple prenait son destin en main.

Les peuples du monde arabe donnaient une leçon au monde entier, ils rejetaient les effets désastreux des politiques néo-libérales qui scellaient une alliance redoutable entre dictatures et puissances impérialistes :

إذا الشعــب يومــا أراد الحيــاة فلا بـــد أن يستجيب القــدر

« Lorsqu’un jour le peuple veut vivre, force est pour le destin de répondre. » [2]

Ce vers issu du poème « La volonté de vivre » est devenu un des slogans des révolutions dans le monde arabe. Il a été composé en 1933 par le poète tunisien Abou El Kacem Chebbi alors qu’il était malade. Il décéda un an plus tard à l’âge de 25 ans.

Ces mots résonnent avec une particulière intensité en Syrie – tandis que les médias, dans leur marche contre-révolutionnaire en France, avec pour arme de choix l’islamophobie, nous expliquent qu’il n’y a, là-bas, que des terroristes. Dire cela est encore une fois réducteur, et c’est participer à la négation des luttes et résistances constantes d’un peuple qui n’a pas voulu abandonner sa liberté aux mains des puissances étrangères – ou celles ensanglantées d’Al Assad.

C’est dans cet ailleurs précisément que se joue aussi notre destin, comme le rappelle Shadi Abu Al-Fakhir, membre fondateur des comités locaux de coordination à Damas, qui dès 2012 nous prévenait que :

« Le sang qui est versé chaque jour en Syrie est aussi un sang versé pour les luttes populaires autre part dans le monde, il s’agit d’une lutte sociale, politique et économique parce que la victoire de la révolution syrienne sera une victoire pour les peuples du monde. La révolution syrienne est pour tous les peuples du monde contre tous les régimes autoritaires qui oppriment leur propre peuple (…) et tous les activistes se battent non seulement pour renverser le régime mais ils se battent aussi pour entrer dans un nouveau siècle, le vingt-et-unième siècle, pour la fin de l’exploitation, la fin de toutes les oppressions contre les peuples du monde, et ça le peuple syrien paye un prix fort chaque jour pour que cela soit possible dans leur futur. » [3]

Les destins des peuples sont liés, et le recul dramatique de cette révolution, que le silence et l’absence de soutien politique étouffent, a redonné confiance aux puissances étatiques pour nous écraser.

Le terrorisme d’État se moque de nous

L’Etat français effrayé par l’effet domino que pourraient entraîner ces insoumissions de masse auprès de la jeunesse marginalisée, de ce « nous » qui se dessine dans le monde arabe, et de sa possible contamination en France, contre attaque. Avec une arme de choix : la diabolisation dont tous les descendants de migrant.e.s font les frais depuis des décennies, et en particulier l’islamophobie. Mais l’impossibilité d’une campagne antiraciste et internationaliste soutenue a laissé le terrain libre à nos ennemis médiatiques et étatiques pour jouer des effets de disproportion et de désinformation quant aux processus politiques en œuvre dans le monde arabe.

Eh oui, la France avance à grands pas dans l’instauration d’un régime d’exception, de terreur, de repli identitaire autour de « valeurs françaises » telles que la famille, la pureté raciale, l’assignation sexiste et validiste. Oui, l’intégrisme républicard se moque de nous. Mais sommes nous pour autant entrés, comme le concluait l’article de Pacôme Thiellement, dans un « monde de plomb » ? Quelque part, pris dans la lourdeur assommante, nous oscillons entre la volonté de vivre et la mort. Et je ne peux m’empêcher de penser que, dans chacune de nos manifestations nous

« maudis[sons] ceux qui ne s’adaptent pas

aux aléas du temps et se contentent de mener

une vie morne, comme les pierres.

Le monde est vivant.

Il aime la vie et méprise les morts,

aussi fameux qu’ils soient. » [4]

P.-S.

Images : Demokrecy de Saira Wassim. Les rebelles de Saira Wassim. Affiche du collectif Le peuple Syrien connait son chemin.

Notes

[1] En arabe, le vendredi, ou jumu’a, signifie le rassemblement

[2] Traduction de Masliah.

[4] La volonté de vivre, Poème d’Abou El Kacem Chebbi. Traduction Masliah