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Je me souviens

Lettre à nos accusateurs d’hier et d’aujourd’hui

par Hassina Mechaï
20 octobre 2014

Je me souviens, dans les années 80-90, mon père était suspect. Oui, déjà. Suspect de voler le travail des Français. C’est ce que je comprenais vaguement quand je voyais à la télé ce gros monsieur blond, l’œil un peu vitreux, qui accusait mon cher père. L’accusation me semblait pourtant bizarre, parce que son travail, croyez-moi, peu de Français auraient voulu le lui reprendre...

Mon père avait en effet pour gagne-pain cette servitude pas vraiment volontaire qu’on appelle la chaîne. Et c’était pareil pour les autres hommes du quartier. Comme lui, ils rentraient le soir, silencieux, le teint gris, les vêtements maculés du gras des outillages. Et beaucoup mourraient entre quarante-cinq ans et cinquante-cinq ans, cela avait été une vraie hécatombe dans le quartier, je m’en souviens bien, à coup de cancers surtout. Mais je n’ai rien dit, je n’étais pas mon père.

Je me souviens, dans les années 90-2000, plus grande, je découvrais étonnée que mon frère était suspect. Oui, encore. Mauvaise graine d’un père voleur, mon frère était suspecté de violer dans les caves, les tournantes comme ils disaient à la télévision. Ah bon ? Dans les quartiers ? Tiens ? Mais je vivais avec eux, frères, cousins, amis, et vraiment ça me semblait bizarre. Parce que croyez-moi, ces garçons ne me faisaient vraiment pas peur. Dans le quartier, ils étaient plutôt gentils, mais oui, et ne descendaient à la cave que quand leur mère leur demandait d’aller récupérer un objet remisé là.

Puis quand, pour payer mes études, j’ai travaillé comme surveillante d’internat, j’ai repensé à ce qu’on disait de mes frères. Mais j’étais un peu perdue parce que chaque année, systématiquement, quelques filles de l’internat, en confiance, me parlaient aussi de ces « viols en bande » qu’elles avaient tus. Seulement, c’était bizarre, elles venaient toutes de villages perdus du hauts Doubs ou du Jura, et leur calvaire ne s’était pas passé dans une cave de banlieue. Plutôt lors d’une fête fortement alcoolisée. Et puis, ces gamines paumées, elles les aimaient bien mes frères et mes cousins. Elles les trouvaient gentils et surtout, eux, ne buvaient pas généralement. Mais je n’ai rien dit, je n’étais pas mon frère.

Je me souviens, dans les années 2000-2010, j’avais découvert que ma sœur voilée était suspecte. Oui, toujours. Un père voleur et un frère violeur ne peuvent donner qu’une sœur voilée.

A ce bout de tissu on attribua tellement de sens que j’en avais le vertige. « Signe imposé de soumission à l’ordre patriarcal » : j’entendais ça parfois à la télé, et aussi « cinquième colonne de l’entrisme djihadiste » – mais à elle toute seule. Bizarre décidément, parce que ma sœur, mes amies voilées, toutes ultra-diplômées, ultra-actives, me semblaient tout sauf soumises. Mais je commençais à regarder ma sœur voilée d’un drôle d’œil. Oui, moi aussi, mais que voulez-vous, on finit par croire à ce tam-tam médiatique.

Il m’avait pourtant semblé, à moi, que ma sœur voilée ne demandait qu’à vivre tranquillement, travailler et participer à la vie de son pays. Et puis, ce qu’elle me racontait de son quotidien, fait de regards torves, de bousculades intentionnelles et de crachats qu’elle découvrait le soir sur le dos de son voile, je ne le comprenais pas parce qu’on ne m’en parlait pas à la télé. Mais je n’ai rien dit, je n’étais pas ma sœur voilée.

Et puis, il y a peu j’ai vu à la télé un monsieur avec des lunettes, un peu énervé, qui s’en est pris à moi. Tiens, c’était mon tour. Jusque-là j’avais été épargnée parce que je ne pouvais être que victime de mon père voleur, mon frère violeur, ma sœur voilée. Là, dans le jeu des sept familles, ce monsieur demandait « la suspecte d’antisémitisme ».

Mauvaise pioche. Bon évidemment, aux yeux du monsieur énervé, mon père, mon frère, ma sœur l’étaient forcément, antisémites. Mais moi ? J’avais joué le jeu pourtant et quand cet été j’avais été indignée par les bombardements de Gaza, je continuais à jouer le jeu : je disais liberté, je disais égalité des hommes, je disais respect du droit. Tout cela je l’avais l’appris sur les bancs de l’école. Mais non, j’étais renvoyée à un atavisme sans raison, un instinct grégaire.

Il ne m’aidait vraiment pas, ce monsieur, parce qu’à cause de ce qu’il disait, j’avais droit à des invitations à la connivence visqueuse avec de vrais antisémites, ceux-là – ceux qui croyaient qu’en raison de mes origines, j’en étais aussi, de leur sale club. Et bizarrement (oui, ma vie est pleine de bizarreries), ces gens étaient plutôt bien français, plus anciennement que moi en tout cas.

Et enfin, ces jours derniers, vint le procureur général, celui qui nous accusait tous, mon père, mon frère, ma sœur et moi. Tous dans le même panier, celui de la même engeance. Un petit nerveux, ce nouveau procureur, un vague cousin je crois, mais un cousin de la main droite. Il ponctuait toutes ses accusations à coup de « C’est évident ! », « Mais bien sûr ! », « Tout le monde le sait, c’est comme ça ! ». Et plus il nous accusait, plus il se grandissait, semblant dire dans le même souffle : « Moi, je ne suis pas comme eux, moi, c’est évident, c’est sûr ».

Mais moi, j’en avais assez qu’on soit tous condamnés, depuis trente ans, sur des « évidences » que décidément je n’arrivais pas à voir, malgré toute ma bonne volonté. Alors j’ai fait quelques recherches sur ce qu’on disait autrefois contre la famille du procureur général, avant le grand cataclysme au cours duquel beaucoup de ces accusés de cette terrible époque partirent en fumée.

Parce que mon cousin de la main droite disait des choses terribles comme « tous des voleurs et trafiquants, c’est évident », « polygamie », « les races existent, c’est un fait », « obsession du métissage », des choses qui me fatiguaient vraiment. C’est alors que je me suis souvenu d’une biographie de Romain Gary, Juif immigré, compagnon de la libération, ambassadeur de France et écrivain. L’auteur, Myriam Anissimov, y situe la venue de Gary et de sa mère dans la France de l’entre-deux-guerres, avec son antisémitisme bien républicain. Elle cite notamment les propos de Georges Mauco, sous-secrétaire d’Etat chargé des services de l’immigration et des étrangers auprès du Président du Conseil Camille Chautemps en 1938, et qui jugeait Gary et les siens « inassimilables ».

(Bas) Morceaux choisis du livre de Mauco, Les Etrangers en France. Leur rôle dans la vie économique, 1932 :

« Toutes les particularités défavorables de l’immigration imposée apparaissent pour les réfugiés juifs. Santé physique et psychiques, moralité et caractère sont également diminués. » [1]

« L’altération du caractère - [qui] se retrouve chez le Juif (...) est grave, car elle est le produit non seulement de l’éducation et du milieu sur l’individu, mais en partie de l’hérédité. La psychologie moderne - et spécialement la psychanalyse - a montré que ces traits, transmis avec l’influence des parents dès les premières années de l’enfant, modifiaient l’inconscient même du sujet et ne pouvaient être résorbés qu’après plusieurs générations soumises à des conditions satisfaisantes et échappant complètement à l’influence du milieu héréditaire. » [2]

« Non moins pernicieuse est la déliquescence morale de certains Levantins, Arméniens, Grecs, Juifs et autres “métèques” trafiquants et négociants. L’influence de ces étrangers au point de vue intellectuel, encore que difficilement discernable, apparaît surtout comme s’opposant à la raison, à l’esprit de finesse, à la prudence et au sens de la mesure qui caractérisent le Français. » [3]

Pour Mauco, démographe versé dans la psychanalyse et la psychologie, tout cela était « des faits ». C’était ses « évidences » à lui. Mon cousin de la main droite a aussi ses évidences à lui, sauf qu’au lieu de « Juif », il dit « Arabe », il dit « Noir ».

Et quand mon cousin de la main droite parlait de « dolichocéphales blonds  », j’avais envie, comme un réflexe de ma main gauche, de lui répondre Gobineau ou Vacher de Lapouge, les théoriciens de « l’inégalité des races », qui aimaient aussi beaucoup ce mot savant et creux. Je pouvais dire aussi Barrès, Maurras, Vichy, mais j’avais remarqué que mon cousin balayait tous ces arguments d’un geste désinvolte, surtout quand c’était une femme qui les articulait. « Rien que de la doxa », qu’il marmonnait.

Bon, j’aurais pu répondre qu’on est tous le doxosophe de quelqu’un. Mais je me suis rappelé que mon cousin de la main droite aimait beaucoup la littérature – nous avions au moins ça en commun. Je lui répondrai donc aussi avec du Maupassant, celui du journaliste sans vergogne, Bel Ami :

« Comme il éprouvait une peine infinie à découvrir des idées, il prit la spécialité des déclamations sur la décadence des mœurs, sur l’abaissement des caractères, l’affaissement du patriotisme et l’anémie de l’honneur français. (Il avait trouvé le mot "anémie" dont il était fier.) Et quand Mme de Marelle, pleine de cet esprit gouailleur, sceptique et gobeur qu’on appelle l’esprit de Paris, se moquait de ses tirades qu’elle crevait d’une épigramme, il répondait en souriant : Bah ! ça me fait une bonne réputation pour plus tard. »

Cher cousin de la main droite, mais aussi vous tous, nos procureurs généraux qui « réquisitionnez » contre nous depuis trente ans, prenez garde. Cette facile – et souvent lucrative – réputation que vous vous faites tous, à l’instar de Georges Duroy, sur mon dos, sur celui de mon père travailleur, de mon frère respectueux, de ma sœur libre, pourrait simplement ne pas vous servir à grand-chose quand les forces terribles que vous contribuez à réveiller vous saisiront à votre tour. Car elles sont aveugles dans leur cruauté, l’Histoire l’a bien montré.

Sincèrement,

Hassina Mechaï.

Notes

[1] Page 14

[2] Page 14

[3] Page 35