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Sans l’avoir vu

Questions et remarques sur l’affaire Exhibit B et quelques autres

par Faysal Riad
17 décembre 2014

Peut-on cracher sur un spectacle sans l’avoir vu ? Faut-il forcément s’infliger une fois de plus un moment pénible – comme le serait à l’évidence, par exemple, la visite de la performance Exhibit B – pour avoir le droit de dire que ce qui se présente de façon manifeste comme nul, bête et méchant sera très probablement, après expérience, effectivement bête, nul et méchant ?

« Vous ne pouvez pas dire tant que vous n’avez pas vu ». À l’appui de cette thèse profondément stupide, mais un peu séduisante, on peut citer l’exemple (ou plutôt le contre-exemple, la figure-repoussoir, du grand Alain Finkielkraut, qui avait doctement parlé d’un film d’Emir Kusturica (Underground) sans l’avoir vu – et même, plus précisément : écrit un article sur ce film. Qui voudrait ressembler à Finkielkraut ? Qui voudrait se glisser dans la peau de Lucchini se faisant engueuler et humilier par Piccoli – pour notre plus grand plaisir – dans cette scène mémorable du film Rien sur Robert, très directement inspiré de l’affaire Finkielkraut-Kusturica ?

Il faut cela dit préciser que derrière l’analogie (et ses arguments implicites : il serait plus « honnête » de s’infliger la lecture ou la vision d’un film avant de pouvoir en parler, etc) se cachent plusieurs erreurs ou escroqueries, fondées sur les nombreuses syllepses contenues dans la phrase exprimant ce point de vue stéréotypé :

- « vous ne pouvez pas dire » : oui mais dire quoi ?

- « tant que vous ne l’avez pas vu » : oui mais voir comment ?

Dire ?

En effet, dire quelque chose sans avoir vu, oui, cela dépend de ce que l’on dit. Le problème de Finkielkraut, c’était évidemment qu’il jugeait en prétendant avoir vu : il écrivait un article, et ce qui était malhonnête, ce n’était pas le fait de dire quelque chose sans avoir vu, mais de dire quelque chose en laissant entendre qu’il avait vu. Et surtout – et c’est l’angle mort de l’analogie (la rendant pour le coup, elle, bien malhonnête, ou très bête) – ce qui était malhonnête était le fond de son propos. Ce que disait Finkielkraut était de nature, comme tout ce que dit l’Immortel, à défendre l’ordre établi.

Si je veux critiquer sans avoir vu la performance ’Exhibit B’ (ou le spectacle de Dieudonné d’ailleurs [1]), notons déjà que mon point de vue ne se situe pas sur le même plan que celui de Finkielkraut, l’académicien omniprésent à la télé et adoré des puissants – et pas davantage sur le même plan que celui de Dieudonné, le fort riche entrepreneur de spectacles antisémites, allié au Front National. Mon point de vue se situe même aux antipodes. Et concrètement, les partisans de ce spectacle écrivent dans de grands journaux, passent à la télévision, reçoivent le soutien – et les financements – des élus…. et sont protégés par la police ! Les opposants, eux, sont insultés dans la grande presse et brutalisés par les forces de l’ordre.

Comment donc établir, en étant honnête, de telles analogies ? Si le propos que je veux tenir à propos d’un spectacle que je ne veux pas voir ne prétend pas reposer sur la vision dudit spectacle, où est le problème ? Ou alors veut-on dire que rien d’intéressant et/ou de légitime ne peut être dit sur une œuvre que l’on n’a pas vue ? C’est se montrer (alors qu’on se pose d’un point de vue rhétorique du côté de la rigueur et de la connaissance [2]) bien ignorant et naïf sur l’acte de lire ou de voir. C’est considérer ces actes comme simples et univoques, mais alors :

- qui décide du bon nombre de visions, de la bonne modalité de vision ?

- voir un film une fois au ciné, est-ce mieux ou moins bien que de le voir dix fois en DVD ?

- n’en avoir vu qu’une scène qui nous a bouleversé empêche-t-il forcément d’en dire quelque chose de plus intéressant que ce qu’en diraient d’autres spectateurs l’ayant vu entièrement ?

- s’être ennuyé au point de décrocher nous interdit-il tout discours critique contre le film qui nous a ennuyé, sous prétexte que, parti dans nos pensées, nous avons un temps arrêté de le suivre les yeux grands ouverts ?

L’interdit de la parole critique sans avoir vu revient enfin d’un point de vue sociologique à confisquer le discours légitime sur l’art en disqualifiant tout propos plus difficilement tenable ou audible par des non professionnels ne recevant pas des invites et des bouquins gratis.

N’existe-t-il pas des genres ? Toutes les œuvres sont-elles absolument singulières ou existe-t-il quand même des repères, des structures permettant d’avoir un avis (sociocritique, ou bien fondé sur l’idée qu’on se fait d’un auteur ou d’une époque), donnant envie de lire ou de ne pas lire ?

N’est-ce pas en principe l’objet de la théorie littéraire ou de la critique que de décrire – et donner – ces outils permettant de forger notre esprit critique, d’asseoir et mieux connaître nos propres goûts ?

Et ne s’agit il pas, en le niant, de simplement nous intimider, de nous empêcher de penser et de parler ?

Voir ?

Par ailleurs, même lorsque nous lisons, comme lorsque nous voyons, sommes-nous réellement complètement vierges de tout a priori vis-à-vis de l’œuvre que nous avons entre les mains ? Et lesdits a-prioris sont-ils forcément bêtes et sans intérêt ? N’existe-t-il aucun savoir possible sur la littérature par exemple ne passant pas forcément par le parcours de la première ligne à la dernière ? Mais quelle naïveté, quelle ignorance, sous couvert d’érudition... C’est ce qu’on appelle je crois la pédanterie et la cuistrerie.

Si par exemple je présuppose sans lire que le dernier livre de Serge Moati, que j’ai déjà entendu raconter beaucoup de conneries, et dont le discours a toujours été conforme à ce qu’on pouvait attendre d’une figure emblématique de l’aristocratie médiatique, si donc je présuppose que le dernier livre écrit par cette personne, et consacré à Le Pen, et présenté qui-plus-est comme ne dénonçant pas le fascisme de ce sinistre personnage, est une grosse merde, sans donc prendre la peine d’aller m’infliger sa lecture, ai-je forcément tort ?

Ce qu’ignorent donc consciemment ou inconsciemment ces professeurs d’intégrité critique qui exigent qu’on lise forcément ce sur quoi nous avons envie de cracher, c’est que la lecture, comme le cinéma, sont des arts de la relation : lorsque nous parcourons les lignes d’un texte, nous ne pensons pas tou-te-s la même chose, nous ne rapprochons pas tou-te-s les mots composant le texte des mêmes souvenirs, des mêmes idées : il ne s’agit donc pas à chaque fois de la même activité. Comme l’a souligné Pierre Bayard dans son formidable essai, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, qui pour le coup mérite d’être lu (en particulier par tous les donneurs de leçons de maintien esthétique qui écrasent aujourd’hui de leur mépris sublime le mouvement anti-Exhibit B), nous réalisons chacun-e, quand nous lisons, une expérience unique, par le truchement de notre subjectivité qui en quelque sorte participe à créer le texte.

Cela ne signifie pas que l’auteur-e n’exprime rien de précis, mais seulement que ceux qui parlent de lire ou de voir comme d’une activité univoque, changeant tout et divisant le monde en deux camps (ceux qui disent vrai parce qu’ils ont lu, et les autres....) sont au mieux de gros idéalistes. Car même ce que peut vouloir dire très précisément un-e auteur-e est de toute façon, toujours, en dernière instance, et cela n’enlève rien à la clarté possible de l’oeuvre, comprise différemment par chacun de nous. Dès lors, qui décidera du parcours obligé que chaque lecteur devra faire pour avoir le droit de ne pas aimer tel ou tel livre ?

Si j’avais le pouvoir d’empêcher les autres de lire ou de voir, peut-être devrais-je faire un peu plus attention, mais là, ni moi, ni les ami-e-s qui manifestent contre Exhibit B n’avons ce pouvoir. Nous ne voulons qu’exprimer notre désaccord, nos goûts et dégoûts, car nous estimons que fondés comme ils estiment juste de pouvoir se fonder, nos avis ne valent pas moins que celui des Trissotin et Diafoirus qui eux ont le pouvoir, l’argent et la parole.

La réalité c’est que même – et peut-être surtout – celles et ceux qui jouent aux exigeants en nous demandant de voir et de lire leur merde avant d’avoir le droit de leur dire merde, parlent très souvent de ce qu’ils ne connaissent, eux, que de façon très relative. À commencer par la forme et le fond du mouvement de protestation qui s’élève contre Exhibit B : ont-ils pris le temps, ces apôtres du Pas Parler Sans Voir, d’aller voir les manifestations, d’aller entendre les manifestants, d’aller les lire, avant de parler de ce mouvement et de ces gens ?

Pour ma part, j’ai perdu assez de temps dans ma vie, influencé, intimidé, à prendre au sérieux les importants qui me disaient que je devais souffrir avant de parler, et souffrir notamment en lisant (voire en étudiant de façon très poussée) des Céline et des Houellebecq pour avoir, ensuite seulement, le droit de dire, comme j’étais en mesure de le dire d’emblée, que c’était bel et bien de la merde.

Notes

[1] Comme l’ont rappelé justement des amis : dans un cas on peut juger sans voir, dans l’autre on se montre extrêmement pointilleux.

[2] Cette exigence affichée d’avoir toujours bien vu ou lu avant de dire quoi que ce soit n’étant jamais questionnée et toujours répétée comme une évidence de bon sens...